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samedi, 22 octobre 2011

Jean-Pierre PETIT – Origine de l’insolvabilité des locataires

Lors des dernières élections, un commentateur qui s'étonnait du succès du FN et du refus de voir d'avantage d'étrangers s'établir sur notre sol, terminait son raisonnement par cette remarque :

"je n'arrive pas à me loger à cause du lobby immobilier; si je fais un prêt ma banque m'exploite pendant 20 ans; mon assurance me rembourse une poignée de cacahuètes quand j'ai un accident; je paye un loyer exorbitant et mon proprio refuse de changer mon installation électrique dangereuse; mon président m'envoie des policiers armés de radars pour me racketter sur le chemin du travail; on réduit les coûts et surtout la qualité de mes services publics, sans diminuer les impôts que je paye; on me prend pour un con à propos de la sécurité des centrales nucléaires à côté de chez moi...tout ça je m'en fous, je me focalise sur les étrangers !"

La valeur des patrimoines immobiliers croît plus vite que les revenus depuis 14 ans, et les loyers futurs eux même sont trop élevés par rapport aux moyens des locataires, voilà la source de tous les maux de l'immobilier.

Aujourd'hui à la veille du salon de l'immobilier, un sondage révèle que 47% des locataires interrogés déclarent qu'ils ne pourront jamais devenir propriétaire.

Jean-Pierre PETIT, économiste président des cahiers verts de l'économie analyse cette situation et nous livres des jugements en rupture avec le Crédo traditionnel.

Les coups de pouce fiscaux poussent les prix des biens patrimoniaux et les loyers futurs à la hausse. Les revenus ne suivent pas ou baissent. On arrive à cette situation absurde où à certains endroits, quasiment tout le monde aurait droit à un logement social. C'est le résultat de cette économie de bulle et d'incitations fiscales qui grippe la machine quand l'insolvabilité se répand.

lundi, 11 avril 2011

Res Publica – Colloque 4 avril 2011 "Radiographie des entreprises françaises"

La France et ses multinationales: Stratégies globales, intérêt national et renouveau du tissu entrepreneurial

Intervention de Laurent Faibis, président du groupe Xerfi, au colloque "Radiographie des entreprises françaises" du 4 avril 2011

La France et ses multinationales: Stratégies globales, intérêt national et renouveau du tissu entrepreneurial

Laurent Faibis 

Je vais aborder un sujet très délicat, en particulier pour la gauche : les entreprises. J’étais censé reprendre le thème de notre ouvrage collectif : « La France et ses multinationales. Stratégie globale et intérêt national ». Mais on ne peut négliger, derrière les multinationales, le grand vide entrepreneurial. C’est pourquoi je vous parlerai aussi du problème de la reconstitution d’un tissu de PME et d’entreprises de taille intermédiaire.

Comme vous le savez, la crise financière a entrainé la crise de l’euro. La crise de l’euro a révélé une Europe à deux vitesses :

  • celle qui exporte,
  • et celle qui subit un déficit structurel de son commerce extérieur.
  • Celle qui s’est adaptée à un euro fort
  • et celle dont la compétitivité hors coût est insuffisante.
  • Celle qui a misé sur l’industrie et la compétitivité,
  • et celle qui a misé sur la consommation, les services et l’immobilier.

Il y a aujourd’hui une zone Euro du nord centrée sur l’Allemagne, qui s’est adaptée à la globalisation. Cette zone euro du nord prend, mois après mois, des parts de marchés à la zone euro du sud, qui s’est désindustrialisée.

Pourtant, grâce à ses entreprises multinationales, la France se situe dans une position particulière par rapport à l’Europe du sud. Dans le dernier classement Global 500 de Fortune de 2010, on recense en effet 39 groupes français, répartis dans 18 secteurs d’activités différents.

La France se situe ainsi en 4ème position mondiale pour le nombre de sociétés multinationales, derrière les géants américains, chinois et japonais. Devant l’Allemagne. Mais derrière l’Allemagne pour les entreprises industrielles. La comparaison avec l’Allemagne est d’ailleurs éclairante : 40 % des 20 premiers groupes d’outre-Rhin les plus importants sont issus de l’industrie manufacturière. Ils ne sont que 15 % en France. Ce qui frappe en France, c’est l’hypertrophie du nombre de groupes de la consommation. La France a ainsi 5 des 20 plus grands distributeurs mondiaux. Si nos multinationales représentent une force de frappe indéniable au plan international, le déséquilibre entre l’industrie et les activités liées à la consommation est significatif des difficultés de notre commerce extérieur.

Un modèle de croissance français en crise

Depuis vingt ans, le centre de gravité du modèle de croissance français s’est en effet de plus en plus centré sur le soutien de la consommation des ménages et les activités de services. En se désintéressant de son industrie, la France est tombée dans un piège. Elle a trop rêvé d’une solidarité européenne, quitte à oublier ses intérêts nationaux. Mais l’analyse de la structure économique de la zone euro révèle aujourd’hui clairement deux sous-ensembles :

  1. Celui des huit pays qui ont une balance des paiements courants excédentaires, avec en son centre, l’Allemagne. L’industrie représente plus de 20% du PIB de cette zone.
  2. Celui des neuf pays déficitaires, qui comprend la France et les pays du sud de l’Europe. Le poids de l’industrie ne représente plus que 15% du PIB de cet ensemble.

Certes, cette situation n’aurait pas posé de problème dans une zone euro fédérale. Mais depuis une dizaine d’années, s’est mise en place au sein de la zone euro une concurrence fiscale et sociale. Nous en avons mal évalué les conséquences. Pour la France, cela s’est traduit par des pertes de parts de marché. Non pas vis-à-vis des pays émergents comme on voudrait le faire croire. Mais principalement vis-à-vis de l’Allemagne qui a tout fait pour conserver son industrie. Là où l’Allemagne a presque retrouvé son niveau de production industrielle record d’avant crise, la France a subi un important décrochage.
Les évolutions des indices de production industrielle des dernières années sont éloquentes. Sur la base d’un indice 100 en 2005, les indices français et allemands ont atteint un point haut en février 2008 : 105 pour la France, mais 117 pour l’Allemagne.

Avec la crise, les deux pays ont enregistré une chute brutale de leur production, qui a atteint son point bas en même temps, en avril 2009 : la production française avait baissé de 21 points par rapport au point haut de février 2008, celle de l’Allemagne de 28 points.
Mais l’Allemagne a rapidement rebondi avec une augmentation de 24 % depuis la crise. Sa production a déjà retrouvé le niveau de janvier 2007. Pour la France, le rebond n’a été que de 13%. Notre indice de production industrielle n’a retrouvé que le niveau de la fin 1997, treize ans en arrière !

Notre perte de compétitivité repose sur 3 fois la lettre A : l’Allemagne, l’automobile, l’agro-alimentaire.
En se désintéressant de la compétitivité industrielle, nous n’avons pas su voir non plus à quel point les activités de services aux entreprises ont définitivement partie liée aux activités productives : les gains de productivité des services, leurs technologies dépendent étroitement des efforts de recherche et développement de l’industrie. De fait, la perte de vitesse de l’industrie a enlevé au secteur des services aux entreprises un stimulant majeur.

Mais il y a pire. L’attention des pouvoirs publics s’est concentrée ces dernières années sur les services à la personne. Ces secteurs ont bénéficié de privilèges fiscaux exorbitants. Le but explicite était de leur confier une mission de remède miracle au chômage. Mais il s’agit de secteurs faiblement capitalistiques, à faible gain de productivité, avec des salaires très bas. Leur tissu économique est très atomisé, avec peu d’entreprises à potentiel de croissance. D’ailleurs, le miracle ne s’est pas produit et les emplois promis n’ont pas été au rendez-vous. Mais surtout, est-il acceptable d’offrir comme principale solution au chômage des postes de femme de ménage, des cours particuliers, voire de repeupler les pompes à essence ?

Certes, la préférence bien française pour le temps libre et les loisirs, le soutien permanent à la consommation ont bien favorisé les professions touristiques. Jusqu’à subventionner la restauration par une baisse de la TVA. Le soutien permanent à la consommation a favorisé les grands réseaux de distribution.
Mais cela s’est aussi traduit par un déplacement de la qualité des emplois vers des postes faiblement qualifiés et mal rémunérés. Les pouvoirs publics ont encouragé la baisse des prix dans le commerce de détail pour favoriser le pouvoir d’achat.

L’une des conséquences a été l’accélération des délocalisations. Les circuits de distribution ont en effet leur part de responsabilité dans la destruction de pans entiers des industries de biens de consommation.
Ces prix toujours « les plus bas » ont fait oublier au client des hypermarchés, des hard-discounters et autres centres commerciaux, que consommateur côté pile, il était, côté face, un salarié à la recherche d’un revenu. Le problème semble aujourd’hui réglé. L’essentiel des produits de grande consommation est en effet conçu dans d’autres pays industriels et fabriqué chez les émergents.

Faire comme l’Allemagne ? L’illusion d’un Mittelstand français

Confrontés à nos déficits extérieurs, à notre dette publique, à la menace de l’éclatement de la zone Euro, s’est développé un nouveau slogan : il faut faire comme l’Allemagne ! Mais « faire comme l’Allemagne » pour mobiliser qui et quoi ? Voilà le risque d’une nouvelle impasse, tant nos structures industrielles et entrepreneuriales, nos positions sectorielles en Europe et dans le monde sont différentes. Nos capacités concurrentielles hors-prix, la rentabilité de nos entreprises, notre démographie, la structure des dépenses des ménages, sans compter le poids de l’histoire, et bien d’autres facteurs appellent des réponses différentes. Faudrait-il faire aujourd’hui comme l’Allemagne, comme il fallait autrefois imiter le Japon, et avant les états-Unis ?
Mittelstand ! Ce mot résonne désormais comme une potion magique ! Pourtant, cette nouvelle lubie d’économistes et d’experts ne résiste pas à l’analyse. Que d’ignorance sur la réalité du tissu d’entreprises ! Derrière nos grandes firmes multinationales, le manque d’envergure de notre tissu d’entreprises de taille intermédiaire, ces grosses PME aptes à mettre en œuvre une stratégie de croissance internationale, est sans appel. Nous n’avons en France que 34.000 entreprises de plus de 50 salariés contre 57.000 en Allemagne. A taille comparable, il nous manque 15.000 entreprises de plus de 50 salariés.
Il faut regretter de ne pas disposer de la dizaine de milliers de grosses PME du Mittelstand allemand. Des sociétés, souvent contrôlées par des capitaux familiaux, se sont spécialisées sur des segments dont elles se sont la plupart du temps assuré le leadership mondial. Une performance obtenue grâce au perfectionnisme technique et la qualité des produits, le fameux «made in Germany ». Elles génèrent 40% des exportations outre-Rhin.

Rien de comparable non plus en France au « sistema Italia ». Cette myriade de petites et moyennes entreprises, souvent regroupées en « clusters » qui représentent 60 % des exportations.

La faiblesse du tissu d’entreprises de taille moyenne

La situation est tout à fait différente dans l’Hexagone. Déjà peu nombreuses, les Entreprises de taille intermédiaires (les ETI) ont ici tendance à se raréfier. Le décret du 18 décembre 2008 définit les entreprises de taille intermédiaire (ETI) par le nombre de salariés (250-5000), un chiffre d'affaires inférieur à 1,5 Milliard d'euros et un total de bilan n'excédant pas 2 Milliards d'euros. Elles étaient à peine 5.000 avant la crise. Du fait de la crise, la France n’en compte plus que 4.200. Et encore, plus de la moitié relèvent des services et de la distribution. Dans les activités industrielles, nombreuses sont en fait des filiales de groupes étrangers. Elles sont, de surcroît, faiblement exportatrices et surtout orientées vers des niches locales.

La législation allemande est de son côté plus accommodante au plan fiscal et social. Celle de l’Italie reste volontiers laxiste. Quant aux PME et aux ETI françaises indépendantes, elles sont confrontées à une fiscalité et une législation sociale qui les pénalise et freine la croissance. Par rapport à l’Allemagne, il nous manque en France au moins 5.000 entreprises de taille intermédiaire. À 300 emplois en moyenne par entreprise, cela fait effectivement 1.500.000 emplois, sans compter les emplois induits.
Alléger les contraintes administratives, sociales et fiscales qui freinent le développement des PME est indispensable. Améliorer leurs outils de financement, leur accès aux aides publiques à l’innovation aussi. Mais il faudra plusieurs décennies de volontarisme public, il faudra au moins une révolution culturelle pour rattraper le temps perdu et le retard accumulé. Car le constat est sans appel : la France n’est plus un pays d’entrepreneurs.

L’inconsistance de l’entrepreneuriat français

Répétons-le. Nous vivons dans un système de concurrence sociale et fiscale au sein même de la zone Euro. Notre modèle économique favorise la demande plutôt que l’offre. Il est pénalisant pour les entreprises industrielles et les services aux entreprises. Notre modèle fiscal et social entrave le développement des nouvelles entreprises. Trop de sociétés en France ne veulent pas dépasser le seuil des 50 salariés. Trop d’entreprises ne parviennent pas à se développer parce que leur rentabilité est insuffisante, et que leurs dirigeants n’ont de ce fait pas la possibilité d’engager les managers qui sont nécessaires à la croissance.

La reconstruction d’un tissu d’ETI est pourtant indispensable au pays. Mais ce sera long, même si sont réglés les problèmes fiscaux, administratifs et sociaux qui freinent le développement des entreprises. En effet, ni notre culture, ni notre système de formation ne valorisent l’ambition entrepreneuriale. Cette défaillance est criante dans les filières d’élite, les grandes écoles.
La proportion de diplômés de ces établissements prestigieux qui ambitionnent de créer un jour leur entreprise est beaucoup trop faible. Nos filières d’élite ont vocation à former des managers, des hauts fonctionnaires, des experts, et non d’engendrer des « petits patrons », une expression qui n’a d’ailleurs pas dans les autres pays avancés la connotation péjorative de notre langue française. Tout un symbole !
Dans nos grandes écoles d’ingénieurs, l’attrait du monde de la finance, souvent à l’étranger – voire au grand large – à Londres, New York, Singapour ou Shanghai, a depuis plus de dix ans pris le dessus sur l’aventure technologique. Au point que nombre d’entreprises tricolores éprouvent des difficultés à recruter des ingénieurs, qui se détournent de l’industrie.

Un récent rapport de l’Institut Montaigne intitulé « Adapter la formation de nos ingénieurs à la mondialisation » tire le signal d’alarme : le système de sélection et de formation de nos écoles d’élites n’engendre ni des innovateurs, ni des entrepreneurs. Non seulement nos ingénieurs se désintéressent de l’industrie, mais aussi de la recherche et de l’aventure entrepreneuriale. Moins de 5 % des diplômés de nos cursus d’élite créent un jour une entreprise digne de ce nom. Rapporté au nombre d’habitants, il se crée en moyenne trois fois moins de start-up en France qu’aux États-Unis, tandis que deux fois moins de brevets sont déposés auprès de l’Organisation mondiale de la protection intellectuelle.
Il faut donc aussi s’interroger sur les conséquences de notre aversion au risque, notre goût immodéré pour la sécurité, les itinéraires professionnels balisés dans la haute administration et les postes rémunérateurs au sein des grands groupes. En vérité, nous payons très cher la dévalorisation de l’image de l’entrepreneur dans la société française.

Le foisonnement d’initiatives pour créer des entreprises aux États-Unis, en Allemagne, en Italie, dans les pays scandinaves, voire dans des petits pays comme Israël ou même Singapour, devrait forcer notre admiration.

Dans les domaines technologiques, la France disposait pourtant de tous les atouts scientifiques, techniques et créatifs pour figurer aux avant-postes de l’innovation. Tout, y compris les sources de financement grâce au capital-investissement. Tout sauf un nombre suffisant d’entrepreneurs.

Il faut réhabiliter dans ce pays ce goût d’entreprendre, la saveur du risque, les compétences de créativité et d’imagination, l’ambition de long terme indispensable pour hisser la start-up au niveau de ces entreprises de taille intermédiaire qui nous font tant défaut. Mais c’est là un objectif de long terme.

Pour la décennie à venir, nos capacités de rebond devront reposer d’abord sur le dynamisme de nos grandes entreprises multinationales. Un tissu de grandes entreprises qui ne se renouvelle guère. Un tissu d’entreprises où les stratégies financières jouent trop souvent un rôle plus important que l’effort de création et d’innovation.

Des fondateurs entrepreneurs aux financiers-fédérateurs

Il faut en effet constater que les financiers ont peu à peu pris la place des vrais entrepreneurs et des vrais capitaines d’industrie. Le capitalisme français est aujourd’hui dominé par des financiers-fédérateurs. Ils sont habiles à constituer des groupes comme un meccano. Ils ont multiplié les acquisitions, les fusions, parfois les raids hostiles. Ils sont bien soutenus par notre système financier et les marchés financiers avec lesquels ils fonctionnent en osmose.
Historiquement, nombre de ces groupes ont d’ailleurs reçu le soutien des pouvoirs publics, que ce soit dans période de la reconstruction d’après guerre, la période gaulliste, les nationalisations, ou des sauvetages ultérieurs. Certaines ont bénéficié de la politique industrielle des pouvoirs publics, ce que l’on a appelé le « Colbertisme High-Tech ». Leur mérite, incontestable, est d’avoir largement contribué à créer des groupes de taille internationale. Des multinationales capables de rivaliser avec leurs concurrents étrangers. Mais il faut trop souvent regretter leur opportunisme face à l’intérêt national et leur soumission aux règles de la valeur actionnariale et du court-termisme.
Par contre, le nombre de grands groupes français que l’on peut rattacher à un fondateur, à une famille encore impliquée dans l’entreprise s’est considérablement réduit. De fait, la dernière génération des fondateurs date des années cinquante !
Un exemple : la bataille ouverte avec l’entrée en force de LVMH dans le capital d’Hermès ou la prise de contrôle de Bulgari illustrent une spécificité du capitalisme français. À savoir les stratégies financières de croissance externe, capables de fédérer en quelques décennies une myriade de sociétés pour constituer un groupe puissant sous l’égide d’un patron financier-fédérateur.
De même, le groupe Sanofi-Aventis (désormais Sanofi) s’est constitué année après année par des centaines de fusions-acquisitions, avec, dernière en date, l’américain Genzyme. C’est moins risqué et plus rapide que la recherche !
Voilà une méthode pour laquelle les dirigeants français ont démontré un remarquable savoir-faire en ingénierie financière, attraction de sources de financement, capacité d’intégration et de management d’entités aux cultures historiquement différentes. Un véritable savoir-faire qui a pu être décliné dans l’internationalisation de leurs activités.

Les multinationales sont aujourd’hui notre principale force de frappe

La France a besoin de ces multinationales pour rebondir, car à court terme, nous avons fait le constat de la grande pauvreté de notre tissu d’entreprises de taille moyenne. Ces multinationales constituent la principale force de frappe dont dispose notre pays pour faire face aux défis économiques de l’après crise. Elles seules sont capables à court et moyen terme d’aller chercher en dehors de nos frontières la croissance dont nous avons besoin pour retrouver la prospérité. Seuls les grands groupes internationalisés ont en France les moyens financiers et logistiques, les compétences technologiques et organisationnelles indispensables.
Il faut renforcer notre capacité à remporter des marchés dans les autres pays développés et tirer parti de la croissance des pays émergents. Investir massivement, mais davantage pour innover, est impératif pour redevenir compétitif face aux autres grands pays industriels, et conserver de l’avance sur les nations émergentes.

Conjuguer la logique de nos firmes multinationales avec la croissance et l’emploi en France ?

Comment alors conjuguer la logique de nos firmes multinationales avec la croissance et l’emploi en France ? Comment concilier la stratégie de conquête de marchés extérieurs, qui se traduit par la localisation de moyens de production et d’emplois à l’étranger, avec la création d’emplois à forte valeur ajoutée sur notre territoire. Il n’y a pas nécessairement antagonisme entre ces stratégies globales et l’intérêt national. Mais la France est sans doute le seul grand pays où prononcer ensemble les mots « multinationales » et « intérêt national » provoque des répulsions.

Cela nous amène à poser un autre débat interdit : celui du retour de l’État. Un État qui contribue à la réflexion stratégique et à la coordination des efforts. Un État qui vient aussi épauler solidement les entreprises pour renforcer leur compétitivité et conquérir des marchés. Un État qui joue mieux son rôle pour mobiliser l’épargne nationale en faveur des entreprises. Un État déterminé à prendre les mesures indispensables pour que les grandes entreprises restent liées à l’intérêt national, et que le territoire ne perde plus les centres de décisions majeurs, comme Pechiney ou Arcelor.
Il nous faut aussi un État qui serait attentif à mieux arbitrer les relations entre les grandes entreprises et les sociétés de taille moyenne. Il faut impérativement favoriser le partenariat plutôt que les rapports de forces. Un État qui rééquilibrerait la fiscalité en faveur des entreprises de croissance. Cela pourrait commencer par une forte baisse de l’impôt sur les sociétés pour les bénéfices réinvestis. Comme en Allemagne !

Parmi les pays avancés, les entreprises allemandes, japonaises et coréennes sont déterminées à récolter les meilleurs fruits de la globalisation. Leurs gouvernements respectifs les épaulent pour renforcer leur compétitivité internationale. Les États-Unis montrent leur volonté de ne pas se laisser faire, quitte à utiliser l’arme monétaire. L’irruption sur le marché mondial de firmes brésiliennes, russes, indiennes, chinoises, mais aussi la montée en puissance dans les secteurs « technologiques » d’opérateurs du Canada, de Taïwan, de Singapour, voire d’Israël soulignent l’urgence d’une contre-offensive.

Sous le poids des traités européens, nous avons accepté de nous dépouiller de notre politique industrielle. La France a commis là une grave erreur. Aucun grand pays – et certainement ni la Chine ni les États-Unis – n’a la naïveté de penser que l’État doit renoncer à stimuler ses industries clés.

De fait, nombre des grands groupes français qui occupent aujourd’hui encore des positions majeures dans le monde ont pris en d’autre temps leur essor grâce au soutien de la puissance publique. Partout dans les zones du monde en effervescence, les États interviennent ouvertement – et parfois outrageusement – pour soutenir leurs champions nationaux. Nous avons à l’inverse, et à rebours, décidé de vouer aux gémonies les politiques volontaristes en faveur des entreprises.

 

Résumons-nous :
  1. Une offensive économique de la France passe nécessairement par la mise en œuvre d’une action concertée avec les grandes entreprises de nationalité française.
  2. Nos multinationales doivent avoir un rôle d’entraînement sur l’ensemble du tissu d’entreprises.
  3. Elles doivent entraîner dans leur sillage les entreprises de taille moyenne dans des relations partenariales, et non dans des relations dominants-dominés.
  4. L’appui des pouvoir publics est indispensable pour favoriser les grands projets d’investissement technologiques. Le leadership sera principalement porté par les grandes entreprises, faute d’un nombre suffisant d’entreprises de taille moyenne en France.
  5. Il est impératif de rétablir en France la propension à entreprendre. Pour cela, il est indispensable de reconfigurer la législation fiscale et sociale pour permettre aux entreprises de croître. Il est également indispensable de revaloriser le goût d’entreprendre dans les filières élitistes, les grandes écoles.

Ce renouveau du lien entre le pays et ses multinationales doit se faire sous le sceau de la réciprocité : la croissance des entreprises à l’étranger, et notamment dans les pays émergents, doit avoir des retombées positives pour l’économie et l’emploi dans l’hexagone.

L’internationalisation des groupes est en effet positive quand elle se traduit par le renforcement de la base arrière sur le territoire national. Elle est favorable lorsque qu’elle renforce leur niche écologique, composée de partenaires industriels spécifiques, de sociétés de services, d’infrastructures locales. Cela passe aussi par une politique déterminée de redynamisation du tissu entrepreneurial français.
Merci de votre attention.

Jean-Pierre Chevènement

Merci, cher Laurent Faibis. Voilà un magnifique programme dont je regrette que certains ne se soient pas inspirés. Il serait en effet très stimulant pour le pays de se voir offrir une telle perspective de réindustrialisation construite à partir de la base mais aussi du sommet.

Je me tourne tout de suite vers Michel Volle. Cet économiste original va développer ses thèses aussi décoiffantes qu’intéressantes.
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Le cahier imprimé du colloque "Radiographie des entreprises françaises" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Vendredi 29 Juillet 2011 I | Lu 185 fois

Informatisation et compétitivité

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Intervention de Michel Volle, économiste, au colloque "Radiographie des entreprises françaises" du 4 avril 2011

Informatisation et compétitivité

Michel Volle

Pour comprendre ce qui se passe en ce moment il est utile de prendre l’histoire comme tremplin et de revenir sur les débuts de l’industrialisation.

Les Physiocrates voyaient dans l’agriculture la seule source de richesse. Vers 1775, le système productif, jusque-là dominé par l’agriculture, a basculé d’abord en Grande-Bretagne avec le début de l’industrialisation. Étymologiquement, qui dit « industrie » dit habileté, savoir-faire, ingéniosité dans l'action productive : cette étymologie apparaît bien dans l'adjectif « ingénieux ». Or, à ce moment-là l’habileté consistait à développer la mécanisation des entreprises et la chimisation qui l’accompagne. À la charnière entre le XIXème et le XXème siècle, l’énergie s’est ajoutée à la synergie entre la mécanique et la chimie avec l’électricité et le pétrole. On a là les trois grands thèmes de la synergie qui ont défini le système technique que l’on qualifie d’industriel en spécialisant peut-être ce mot à l’excès.
C’est donc en Grande-Bretagne, en 1775, que démarre le mouvement - qu’on a appelé l’industrialisation mais qui résulte en fait de la synergie entre la mécanique, la chimie et l’énergie - qui a bouleversé le pouvoir relatif des nations et la géopolitique.

La Chine était au XVIIème siècle le pays le plus développé, le plus riche, le plus prospère, et elle a fait l’admiration des missionnaires jésuites : le paysan chinois était alors beaucoup plus à l’aise que le paysan français. La dynastie mandchoue, voulant figer la société chinoise qu'elle jugeait parfaite, a refusé l’industrialisation : deux siècles plus tard, la Chine a été colonisée dans ses franges par des puissances européennes qui s’y sont taillé des tranches succulentes pour faire leurs affaires et s’enrichir.
Les pays qui ne se sont qui ne se sont pas industrialisés sont ainsi passés au second rang, ils ont perdu le droit à la parole dans le concert des nations, le droit d’exprimer leurs valeurs et leur culture, ils ont été colonisés et dominés par les pays industrialisés.

Entre les pays industrialisés eux-mêmes une concurrence féroce s'est développée : il leur fallait en effet préserver des débouchés et des approvisionnements. Des guerres épouvantables les ont déchirés au XIXème et au XXème siècle.

Caulaincourt, dans ses mémoires, cite Napoléon qui lui confiait que sa priorité était d’industrialiser l’Europe : le blocus continental avait pour but d'arracher à la Grande-Bretagne le monopole de la production industrielle. Trente ans après le démarrage de l’industrialisation, Napoléon était donc conscient de l’enjeu. Sommes-nous conscients de l’enjeu aujourd’hui ?

Notons que la théorie économique (Adam Smith 1776, « La richesse des nations » (1)) est née avec l'économie mécanisée, chimisée : le modèle économique qui s'est imprimé dans notre intellect reste calqué sur ce système technique, pour notre malheur, peut-être, aujourd’hui.

Dans la décennie 1970, deux cents ans après le démarrage de l’industrialisation, un nouveau changement de système technique intervient. Ce qui est décisif, ce qui est moteur, le ressort de l’industrialisation, ce n’est plus la synergie entre la mécanique, la chimie et l’énergie mais la synergie entre la micro-électronique, le logiciel et les réseaux. Le pivot de l'économie a changé.

La mécanisation avait fait émerger dans le système productif l’alliage entre la main de l’homme et la machine : la machine prenait à sa charge l’effort physique de la production. L’homme était au service de la machine pour lui permettre de dégager sa productivité. Nous avons tous en tête l'image de l’entreprise mécanisée de naguère, le travail à la chaîne etc.

Dans l’entreprise informatisée l’ensemble des ordinateurs forme un gigantesque automate, unique (étant en réseau il communique avec lui-même), ubiquitaire car accessible de partout (ordinateurs, téléphone mobile…). Un nouvel alliage se met en place entre cet automate ubiquitaire et le cerveau humain. L’informatique coopère avec le cerveau humain dans le travail productif, comme la machine coopérait avec la musculature. Cela modifie profondément l’organisation du système productif et la façon dont s’établit la concurrence sur les marchés.

Tout artefact (route, maison…) change la nature : les artefacts deviennent des êtres réels qui s’offrent à notre action tout comme les êtres naturels. Avec le réseau on a unifié le monde. On peut dire que la mondialisation en est une conséquence physique presque inéluctable car le monde se présente comme une place de marché, une place d’action unifiée pour des acteurs qui se déplacent avec, dans leur poche, un téléphone mobile qui leur donne accès à la ressource informatique, à l’automate universel, depuis n’importe quel point. Nos cerveaux vivent dans un espace où la distance géographique a été supprimée, un espace qui redouble en quelque sorte l’espace géographique dans lequel se meuvent nos corps.
Cette ubiquité se manifeste aussi sur le plan physique et géographique. En effet, l’automatisation de la gestion des containers a pratiquement annulé le coût du transport des biens non pondéreux (textile, horlogerie, informatique etc.).

On assiste donc à une double mondialisation provoquée par l’informatique : une mondialisation mentale du travail avec la suppression de la distance grâce au réseau, mondialisation physique grâce à l’annulation du coût du transport.

Observons que l'industrialisation n'a pas supprimé l’agriculture, mais celle-ci s’est industrialisée. Au début du XIXème siècle les deux tiers de la force de travail étaient nécessaires pour alimenter la totalité de la population française. Aujourd’hui, la population active agricole représente 3% ou 4% de la population active totale et nous sommes amplement nourris (peut-être même trop) : la mécanisation et la chimisation de l’agriculture lui ont procuré une productivité formidable.

Aujourd’hui l’informatisation ne supprime évidemment ni la mécanique ni la chimie, mais elle les transforme de l’intérieur : elle les informatise. La plupart des grands incidents industriels sont les incidents informatiques : le projet de l’Airbus A 380 a été retardé parce que les Allemands et les Français n’utilisaient pas la même version du logiciel pour le plan de câblage, et lors de l’assemblage on s’est rendu compte qu’il manquait quelques centimètres sur tous les câbles. De même, l’avion de transport militaire A 400 M a pris un retard considérable : ses moteurs, très innovants, sont au point mais on n’arrive pas à mettre au point dans les délais le logiciel qui doit les commander. Quand une fusée Ariane explose en vol, l’accident est dû à un « bug » dans le logiciel qui a malencontreusement mis en panne une pompe … La plupart des grands incidents qui se produisent actuellement dans nos entreprises industrielles viennent de la partie logicielle, informatique, qui est devenue essentielle dans la conception des produits et dans les produits eux-mêmes.

Aujourd’hui, on conçoit une automobile ou un avion par simulation en trois dimensions sur ordinateur. On peut simuler les réactions d’un avion en vol, son comportement aérodynamique. Le pilote d’essai d’autrefois, ce héros qui faisait décoller un coucou dont on ne savait pas trop comment il allait se comporter, n'existe plus. Le côté héroïque du premier décollage a disparu car, même s’il reste des réglages à affiner, on a pu simuler à l’avance, par informatique, le comportement de l’avion en vol. De même l’essentiel de la conception d’une automobile passe par une simulation. Les voitures n’en sont pas plus belles, mais elles sont indiscutablement plus efficaces. Le freinage est assisté par ordinateur (système ABS), l’alimentation du moteur est informatisée, cela permet une économie d’essence et une meilleure reprise : ce qu’on appelait autrefois l’avance à l’allumage est aujourd’hui informatisé etc.

Donc le monde a changé, la nature a changé si l'on accepte d’appeler « nature » non seulement la nature physique, mais la nature technique, la nature humaine, la nature sociologique. Il en est résulté pour les entreprises un changement brutal de la structure de l’emploi et de la nature des produits. Les salariés d’une entreprise travaillent en permanence devant un ordinateur, à moins qu’ils ne soient en réunion. L’essentiel du temps de travail des personnes se passe devant l’écran-clavier, dans l’espace mental que structure un système d’information. Lorsque le système d’information est défectueux, ce qui est souvent le cas, les cerveaux sont mis à la torture un peu comme les pieds souffrent de brodequins malencontreux.
Un exemple : chaque bimestre, votre opérateur téléphonique vous envoie une facture pour le téléphone mobile, une pour le téléphone fixe, une troisième pour votre faisceau de lignes sur le PABX, et encore une facture pour votre liaison louée si vous avez plusieurs établissements… En fait cet opérateur ne vous connaît pas car pour des raisons culturelles, historiques, son système d’information n’identifie pas le client, l’entreprise ni le ménage, il identifie la ligne. Cet opérateur a privilégié dans son système d’information sa propre technique, ses propres équipements, par rapport à la connaissance du client. Il n’est pas étonnant que les relations client/opérateur soient souvent difficiles...

Les banques ont eu le même problème puisqu’avec le RIB elles n’identifiaient que les comptes. Le passage de la connaissance du compte à la connaissance du client (qui peut avoir plusieurs comptes) leur a coûté très cher parce qu’elles ont dû rebâtir leur système d’information depuis ses fondations. Elles l’ont fait puisque sur le web, quand on a plusieurs comptes, on trouve les divers comptes que l’on a, mais ça leur a demandé un effort colossal.
Le système d’information est à la base de la logique de l’entreprise, c’est la première manifestation de sa stratégie. Si un dirigeant veut orienter l’entreprise vers une nouvelle stratégie, il doit introduire dans le système d’information le concept et le vocabulaire qui désigneront le nouveau segment de clientèle, la nouvelle famille de produits ou la nouvelle technique à mettre en œuvre. Actuellement, les usines sont presque entièrement automatisées. « Comment c’est fait ? » , excellente émission de Discovery Channel, montre la fabrication des stylos à billes, des plaques de verre etc. par des automates. Leur conception, leur programmation est très onéreuse : ces automates sont souvent des machines qui, faites à la pièce, coûtent le prix d’un prototype.

Il résulte de cette évolution que l’emploi, utilisé massivement dans la production physique et répétitive par l’industrie mécanisée et chimisée de naguère, a pratiquement disparu. Grâce à l’informatisation, on ne rencontre plus dans les usines que des équipes de maintenance qui passent parmi les automates pour effectuer des réglages tandis que des superviseurs, derrière des écrans, s’assurent que le processus productif tourne bien. Seul l’emballage, très souvent, reste fait à la main. L’emploi est aujourd’hui dans la tâche qu’est devenue la conception des programmes informatiques et des automates. C’est un très gros travail, réalisé par des équipes de recherche.

Une autre source d’emploi est la relation avec les clients. Presque tous les produits sont devenus des assemblages de biens et de services. Je n’utilise pas ici le mot « services » dans le sens que critiquait M. Faibis tout à l’heure. Par exemple avec une automobile on achète le conseil du vendeur, le service financier (la DIAC rapporte plus à Renault que les voitures), la garantie pièces et main d’œuvre, le réseau de concessionnaires. Une voiture sans service ou avec un service de mauvais aloi (un chef d’atelier désagréable) ne se vend pas. Le produit physique automobile est ainsi lui-même entouré d’un nuage de services dont la cohésion est assurée par un système d’information. Entre les concessionnaires et le constructeur automobile, le système d’information permet de se réapprovisionner en pièces détachées ; des logiciels vérifient l’état de la voiture, laquelle, fortement informatisée, est devenue une espèce de boîte noire à laquelle plus personne – et surtout pas l’utilisateur - ne comprend rien. Le constructeur automobile lui-même produit ses véhicules avec un réseau de partenaires qui lui fournissent des pièces détachées, de la peinture. À côté des ateliers dans lesquels des automates peignent les voitures, la peinture, de diverses couleurs, est stockée dans de grands silos où une jauge, associée à un ordinateur, avertit automatiquement le fournisseur quand le niveau est trop bas. La livraison effectuée, la facturation et le paiement se font eux aussi automatiquement. Le fonctionnement de ce système, qu’il s’agisse du réseau des concessionnaires, de la relation avec les fournisseurs, du paiement des fournitures, de la facturation, de la transaction etc. est totalement informatisé.

Le problème est que cette transformation des produits en assemblage de biens et de services n’est en général pas bien comprise par nos entreprises. En économie, en comptabilité nationale, le mot « production » désigne les biens et les services. Les services sont donc des produits ou des composantes dans les produits. Le langage courant, et même l’AFNOR, distinguent par contre les produits et les services. Les produits sont les biens matériels, tandis que le mot « services » semble désigner quelque chose de vaporeux, d’inexistant. En tout cas, ce n’est pas de la production. Encore actuellement, dans l’imaginaire de beaucoup d’entreprises, le fait que les produits sont devenus des assemblages de biens et de services, que les services sont une composante nécessaire du produit, n’est pas reconnu. Il en résulte un grave sous-emploi et une grande inefficacité. Une conception chosiste des produits, encore très répandue, fait que les entreprises renâclent à faire des services, nuit à leur efficacité et compromet leur situation économique.

Il y aurait, dans l’économie informatisée et automatisée de quoi compenser la perte d’emplois que provoque l’automatisation en développant ces assemblages de biens et de services.
Rien n’est plus précieux pour une entreprise que le contact direct avec un client. Elle y apprend énormément de choses car l’organisation n’a jamais pu tout prévoir. On peut régler des tas de problèmes à chaud dans la relation avec un client. Or, beaucoup de nos entreprises sous-traitent cette relation ! Elles délocalisent les centres d’appel etc. Du point de vue de la logique d’entreprise, délocaliser un centre d’appel dans un pays qui n’a pas les mêmes usages, la même conception des choses, a quelque chose de délirant.
Certaines entreprises y sont attentives. Les directeurs d’une entreprise de télécom que je connais, ces messieurs de la hiérarchie eux-mêmes, vont, de temps en temps, pendant une semaine, coiffer le micro-casque dans le centre d’appel. Les mêmes vont passer une semaine dans une agence commerciale, prennent des abonnements, examinent les réclamations des clients, refont les contrats etc. Ce sont là des attitudes de véritable entrepreneur.
Une autre entreprise de télécom a par contre complètement sous-traité la relation avec les clients, et dans des conditions qui tiennent plus de l’esclavage que du partenariat. En cas de panne, le client voit donc arriver un sous-traitant excédé qui dénigre l’entreprise donneur d’ordre ! Cette entreprise rate ainsi l’essentiel de la relation avec le client.
En étudiant les systèmes d’information, j’ai observé que nos entreprises s’informatisent à reculons, comme poussées par la main de l’innovation. Or, quand on recul on ne progresse pas vite et on bute sur tous les obstacles ! C’est pourquoi elles font énormément d’erreurs.
Les personnages-clés, dans l’entreprise sont ceux qui se situent aux points de contact avec la « nature ».
L’entreprise est un être organisé plongé dans le marché. Elle est en contact avec la nature du point de vue de ses approvisionnements en matières premières et des techniques qu’elle utilise. Elle transforme le monde naturel en fabriquant, selon un processus planifié, organisé, qui n’a rien de marchand, des produits qu’elle va injecter dans la nature. L’autre point de contact avec la nature est la relation avec le client : celui-ci exprime, dans un langage qui n’est pas celui de l’entreprise, des priorités qui ne sont pas celles de l’entreprise et il veut être servi et satisfait. Le but de l’économie est bien de servir le consommateur, rien d’autre. La stratégie de l’entreprise, son positionnement, se jouent actuellement sur ces deux points. Elle se positionne par rapport à la nature par ses choix techniques et les choix de ses produits, et par rapport aux segments de marché.

Le quart des projets de systèmes d’information n’aboutissent jamais en dépit d’investissements importants. La moitié d’entre eux aboutissent moyennant un délai et un budget multipliés par trois. (MacNamara disait : « Quand les informaticiens me donnent leurs prévisions, je multiplie par π »). Le quart des projets aboutissent convenablement dans les délais et dans le budget. On ne tolèrerait une telle statistique dans aucun autre domaine de l’ingénierie. Ni dans l’architecture, ni dans la construction des Ponts et chaussées on n’admettrait cela.

Beaucoup de dirigeants considèrent l’informatique comme un centre de coût. Nombre de directeurs de systèmes d’information se voient donner comme unique mission de « faire des économies » ! C’est ainsi qu’on passe à côté des priorités et de la spécificité de l’informatisation.
Il faut dire que l’informatique apporte énormément de possibilités mais aussi beaucoup de risques. L’automate n’est pas infaillible. Les meilleurs logiciels, les mieux vérifiés (ceux de la Nasa qui servent pour les sondes spatiales et ont coûté des milliards), comportent en moyenne un défaut pour chaque dizaine de milliers de lignes de code source. On a beau faire toutes les vérifications possibles, ce taux est incompressible. Puis les réseaux se coupent, les machines tombent en panne, les ordinateurs chauffent, toutes sortes de raisons font que l’informatique connaît des incidents.

De plus, le secret de l'informatisation réussie ne réside pas seulement dans l’automate : il dépend aussi de la façon dont les êtres humains l’utilisent, de la qualité de l’alliage entre le cerveau humain et l’automate. C’est là que tout se joue. Les être humains sont plus intelligents que l’ordinateur, car ils sont capables de comprendre et de décider, mais ils sont étourdis, ils se fatiguent … et ils « se comportent ». Si l’entreprise ne met pas en place des supervisions qui permettent de contrôler l'usage de l’informatique, des catastrophes se produisent. On peut expliquer celles qui affectent le monde de la finance par une informatisation mal maîtrisée. Certains de mes étudiants, revenant de stage dans une grande banque s’étonnent : « Avec les habilitations qu’on m’avait données, j’aurais pu tout copier sur mon disque dur. Aujourd’hui que mon stage est terminé, j’ai toujours ces habilitations et je pourrais rentrer chez eux comme je veux ! »

Les entreprises sont trop insouciantes par rapport à la supervision de l’automate et aux dangers qu’il peut présenter. C’est un des problèmes des centrales nucléaires : comment doser la part de ce qu’on informatise et la part de ce qu’on fait piloter par l’opérateur.

Il faut ajouter un problème macro-économique massif : les possibilités qu’ouvre l’informatisation ont été très vite et intelligemment utilisées par la criminalité. Des pays se sont fait une spécialité rémunératrice du blanchiment et de la fraude fiscale. On parle beaucoup des paradis fiscaux, mais la fraude fiscale est insignifiante par rapport au phénomène que représente le blanchiment. Il est facile de blanchir de l’argent liquide, gagné soit par la corruption soit par le crime (réseaux de prostitution et/ou racket). Grâce à un petit programme informatique, on fait passer cet argent par une banque complice de la City de Londres, de l’Île de Man, des Caraïbes ou du Luxembourg. On déclenche des virements par petites sommes qui vont passer d’un compte à l’autre et grimper jusqu’à une banque de plus en plus respectable, et ensuite on peut acheter des entreprises légales. Les mafieux de la Camorra de Naples, qui rêvent, pour leurs fils et neveux d’une vie respectable et moins dangereuse que la leur, s’installent en Écosse. En achetant des entreprises légales, ils participent au développement de l’Écosse … et les Écossais sont ravis de voir arriver l’argent des mafieux de Naples dans des entreprises légales qui créent des emplois et qui sont très compétitives car elles n’ont jamais de problème de trésorerie ! Des pays entiers sont tombés dans la main de prédateurs : une bonne partie de l’ancienne zone d’influence des Soviétiques est tombée dans les mains de criminels de grande échelle.

On peut se demander si, avec ce système-là, la concurrence pure et parfaite dont Bruxelles fait chaque jour l’apologie n’est pas en train de paver la voie pour que des prédateurs s’emparent de la totalité de l’économie. Ils sont en position de force grâce au blanchiment qui leur permet de recycler l’argent gagné de façon illicite dans l’économie légale. Entre ingénieurs, nous nous interrogeons : notre destin de bons petits ingénieurs bien formés, polytechniciens et autres, va-t-il être de nous mettre au service de ces gens-là ? Est-ce le sort du système productif et des ingénieurs que forment nos belles grandes écoles ?

Napoléon avait bien compris que l’industrialisation était la clef, nos politiques ont-ils compris que l’informatisation est la clef ? Pas du tout.

Je côtoie, à l’Institut Montaigne, dans un groupe de travail qui prépare un rapport sur l’informatisation, un des conseillers proches de François Hollande. Lorsque je lui suggère d’expliquer l’importance de l’informatisation à ce candidat potentiel à la candidature présidentielle, il répond que celui-ci a autre chose en tête…
Qu’ont-ils donc en tête ? Gagner les élections, c’est tout. Le politique est aveugle à la transformation du système technique. Napoléon avait compris, dès 1810, ce qui s’était passé en 1775. Nous sommes en 2011 et nous n’avons toujours pas compris ce qui s’est passé en 1975 !

Quand le système productif change, la nature des produits, la nature de la concurrence changent. Face aux risques que cela comporte, face aux opportunités qui s'offrent, il serait temps que le politique en prenne conscience.

 

Jean-Pierre Chevènement

Merci, Monsieur Volle, vous nous avez découvert des perspectives fort intéressantes. Je connais cependant peu de pays où les politiques ne veulent pas gagner les élections … sauf les pays où il n’y a pas d’élections ! Mais il y a des pays, me semble-t-il, où cette révolution technique a été prise en compte. Je pense à certains pays de l’Asie orientale ; je pense par exemple à la Corée où le nombre de jeunes qui poussent leurs études jusqu’à un diplôme de l’enseignement supérieur équivalent à Bac+3 atteint un niveau de 45% à 50%, quasiment deux fois plus que chez nous. Donc ces gens-là ont quand même bien réalisé ce qu’étaient les enjeux du monde contemporain.

Michel Volle

C’est juste. Les dirigeants politiques chinois, par exemple, sont majoritairement des ingénieurs. Ils n’ont pas fait l’ENA.

Jean-Pierre Chevènement

Nul n’est parfait ! Le problème serait de savoir à quel moment la France a vraiment poussé en avant les ingénieurs. Peut-être au début du XIXème siècle ?

Michel Volle

Laurent Faibis rappelait tout à l’heure que les entreprises fortes se sont créées dans les années 1950, lorsque cette population spéciale, formée au droit administratif et à la connaissance du système politique, qui fleurit dans les cabinets ministériels, n’avait pas encore pris le pouvoir sur l’économie française.

Jean-Pierre Chevènement

C’est une piste de recherche. J’observe que certaines grandes écoles d’ingénieurs ne forment plus depuis longtemps de cadres pour l’industrie.

Nous allons maintenant passer à un troisième volet, une troisième intervention de Jean-Luc Gréau : « Pour un actionnariat stratégique au niveau des entreprises ».

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1/ An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, Adam Smith 1776
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Le cahier imprimé du colloque "Radiographie des entreprises françaises" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Vendredi 29 Juillet 2011 I | Lu 137 fois

VOIR AUSSI : ENTREPRISES

Pour un actionnariat stratégique au niveau des entreprises

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Intervention de Jean-Luc Gréau, économiste, membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica, au colloque "Radiographie des entreprises françaises" du 4 avril 2011

Pour un actionnariat stratégique au niveau des entreprises

Jean-Luc Gréau

Après les propos hautement économiques et patriotiques de Laurent Faibis, après les propos hautement pédagogiques et éthiques de Michel Volle, je vais tenir des propos trivialement capitalistiques. Je vais être d’ailleurs assez bref puisque, en substance, ce que je vais vous dire est formulé dans le livre qui vous a été proposé tout à l’heure (1), livre qui, effectivement, éclaire beaucoup de choses.

Une grande énigme domine l’expérience récente du néolibéralisme. Cette expérience devait remettre au premier plan le capital en lieu et place du crédit. C’est l’un des grands fondements de la révolution économique qu’on a voulu faire à partir de 75-80 (un moment charnière). Au contraire, nous avons vécu le triomphe du système de crédit à l’anglo-américaine, que certains pays ont recopié, en même temps qu’un désintérêt vis-à-vis de la question capitalistique proprement dite. Car cet aspect n’est absolument pas illustré par le phénomène de la shareholder value, création de valeur pour l’actionnaire, qui est au contraire un phénomène de décapitalisation des entreprises. C’est, pour moi, peut-être la plus grande énigme de cette période (je renvoie au chapitre intitulé « Renaissance du capital ou triomphe du crédit ? » (2), dans mon dernier livre). On a assisté au triomphe du crédit à la consommation, c’est-à-dire à la simulation désordonnée de l’économie en aval par opposition à l’économie en amont qu’est la production.

Laurent Faibis m’a pavé le chemin en distinguant deux zones euro, la zone euro du nord, qui est compétitive et la zone euro du sud qui ne l’est pas.
La zone euro du nord est capitalistique. Elle comprend l’Allemagne, les Pays-Bas, la Scandinavie et l’Italie du nord (on pourrait ajouter la Suisse, dans le continuum) : ce sont des pays d’entreprises et de capital. Il faudra bien sûr s’entendre sur le mot de « capital ».
La zone euro du sud est beaucoup moins entrepreneuriale et beaucoup moins capitalistique – je parle surtout de la France -.
Avant d’aborder le fond du sujet, je rebondis encore une fois sur le propos initial de Laurent Faibis : Les entreprises et les pouvoirs publics français ont actuellement un double défi à relever.

Premier défi : Comment sortir de la crise ?

Les chiffres sont révélateurs. Même l’Allemagne, qui a le mieux rebondi dans l’espace occidental, se trouve aujourd’hui tout juste à son échelon de production de la veille de la crise. Nous-mêmes subissons un handicap relativement important dans le secteur industriel.
Comment faire pour retrouver un niveau d’activité, et surtout un niveau d’investissement et d’embauche, dignes de ce nom ? Entre 2009 et 2010, l’investissement productif des entreprises françaises a baissé de 24%, à partir d’un niveau relativement moyen (22% en 2009, 2% en 2010). L’investissement productif des entreprises représente l’une des trois composantes de ce qu’on appelle la formation brute de capital fixe, le reste étant représenté par les investissements publics dans les infrastructures et par la construction résidentielle de logements pour le compte des particuliers. Comment allons-nous faire pour retrouver une certaine stabilité et sortir de l’état de « vrille » où nous sommes tombés ?

Deuxième défi : comment affronter la volonté de domination allemande ?

L’Allemagne a pratiqué délibérément depuis des années une politique tendant à tout jouer sur sa compétitivité, non seulement en Europe mais vis-à-vis du reste du monde. Elle a réduit ses coûts salariaux, aujourd’hui inférieurs à sa productivité et à la qualité de son travail. L’Allemand est sous-payé. La conséquence en est que la consommation allemande est, en termes relatifs, l’une des plus faibles du monde occidental : dans la dernière décennie, si on met à part les dépenses de santé, la consommation allemande a baissé. Mais, en même temps, l’Allemagne s’est arrogé une compétitivité qui lui permet aujourd’hui de faire la leçon au reste de l’Europe … si bien que notre Président de la République a cru devoir emboîter le pas de la chancelière allemande  quand celle-ci a proposé un pacte dit de compétitivité! Une question toute simple se pose à nous : la France doit-elle devenir - ce que certains Allemands espèrent in petto - une économie accompagnatrice, une économie sous-traitante de l’économie allemande ? Notre devoir est aussi d’empêcher cette occurrence.

La France pâtit de sa faiblesse capitalistique.

Je donnerai trois contre-exemples pour illustrer cette proposition.
La résurgence de l’Allemagne est d’abord celle d’une économie capitalistique, centrée sur le Mittelstand, mais aussi appuyée sur tous ces capitaux qui s’orientent vers les entreprises pour soutenir leur développement et enfin l’autofinancement des entreprises à partir de leurs profits.
La réussite de la high tech américaine n’est pas un simple effet de la propagande des médias. Elle a été initiée par les business angels (très anciens aux États-Unis) qui, non seulement prennent part au capital d’une start up (dans la high tech ou ailleurs), mais conseillent le créateur d’entreprise pour l’aider à recruter les hommes et les femmes de qualité qui vont mettre en place le modèle d’expansion de l’entreprise.
Enfin la Chine - dont on ne dit pas assez qu’elle a inventé une forme de colbertisme propre - est de loin le grand concurrent mondial qui s’appuie sur le potentiel capitalistique de l’Etat. On évalue à près de 130% du PIB le montant des participations détenues par l’État dans les banques et dans les entreprises. À titre de comparaison, on évalue les participations directes et indirectes de la très étatiste France, qui vient en deuxième position, à 28% du PIB. Il y a donc une énorme implication de l’État sous une forme financière et capitalistique au sein des entreprises. La société créée pour lancer un concurrent de l’Airbus A320 et du Boeing 737 est entièrement à capitaux d’État. Ni l’Europe, ni les États-Unis, ni l’OMC n’y ont vu une atteinte quelconque à la libre concurrence alors qu’un différend indescriptible oppose Boeing et Airbus au sujet des aides attribuées à ces deux constructeurs. Autre exemple : alors que l’accident de Fukushima retient l’attention, la Chine vient de prendre la décision de lancer un programme de cinquante réacteurs nucléaires. Non seulement l’État finance l’essentiel de l’effort mais les Chinois sont en train de bâtir une nouvelle filière nucléaire - dite « graphite-gaz » par opposition à la filière à eau pressurisée - que ni les Allemands, ni les Américains, ni les Français n’ont réussi à mettre au point. Il semblerait, aux dernières nouvelles, que les Chinois ne soient pas très loin d’aboutir. Si c’était le cas, ce type de réacteur, plus sûr que le réacteur à eau pressurisée, leur donnerait un avantage comparatif considérable. Mais l’État est complètement impliqué dans ce projet !

Quel est le rôle du capital au sens propre, au sens restreint du terme ?

Selon Adam Smith, Ricardo ou Marx (Marx reprend la conception de Ricardo en inversant l’ordre des facteurs), la notion est extensive : pour les deux derniers nommés, tout ce qui est engagé directement dans la production ou indirectement, comme ce qui est nécessaire à la subsistance des travailleurs et de leurs familles, constitue du capital. La notion de capital telle que je la retiens et l’applique consiste en la détention des actions ou des parts d’une entreprise, d’une société créée en vue d’un objectif économique déterminé.

Ce capital n’a pas seulement un but « prédateur » (pour prendre un terme cher à Michel Volle), il est là comme le tuteur sur lequel une plante s’appuie pour s’élever dans les airs et se développer. Il apporte des ressources en quantité nécessaire mais, dans la durée, le financement d’une entreprise doit surtout s’appuyer sur sa capacité de profit. Néanmoins, lorsqu’elle se lance, lorsqu’elle doit accélérer son rythme de développement ou éponger des pertes, l’entreprise a besoin d’un apport d’argent frais, d’un apport de capital de l’extérieur.

J’insiste sur le rôle de partenaire stratégique. Les pays les plus résistants, les plus solides dans le concert de la concurrence mondiale sont actuellement ceux où le capital est accroché, attaché à l’entreprise, au lieu d’intervenir dans un but opportuniste. L’Allemagne en est, à quelques exceptions près, un exemple : le Mittelstand, capitalisme principalement familial, est extrêmement développé et les détenteurs de fonds locaux travaillent dans le même esprit que le capital familial. Ils sont évidemment inscrits dans la très longue durée : 30, 50, 100 ans.

 

Le capital, partenaire stratégique de l’entreprise, doit exercer deux pouvoirs.


1°) Un pouvoir interne sur les dirigeants.
Les actionnaires de marché exercent leur pouvoir de très loin. Leur surveillance s’exerce avec une longue-vue, ce qui leur permet de ressasser leurs exigences de rentabilité, de réduction des coûts, d’accroissement de la productivité et d’ouverture vers de nouveaux marchés. Mais ces antiennes ne s’appuient pas sur une vision du fonctionnement de l’entreprise, dont Michel Volle a souligné avec juste raison qu’il était essentiel.
2°) Un pouvoir externe de protection.
Le capital doit protéger l’entreprise contre les prédateurs, les raiders qui font des razzias sur les entreprises. Nous avons tous en tête l'OPA d'Alcan sur Péchiney et le raid de Mittal sur Arcelor mais nombreuses sont, à travers le monde, les entreprises qui ont été accaparées par des raiders venus de l’extérieur. La doctrine de la concurrence telle que nous la connaissons inclut la possibilité pour les raiders d’opérer par l’intermédiaire du marché des actions. Sur ce marché, un raider venu de l’extérieur propose aux actionnaires de racheter leur participation à un prix bien plus élevé que le prix du marché, auquel cas le contrôle du capital et le pouvoir dans l’entreprise lui sont transférés par les vendeurs bénéficiaires de l’opération. C’est ce qui s’est passé avec Péchiney et avec Arcelor. L’entreprise la plus compétitive, Arcelor, a été contrôlée pat Mittal. Péchiney a été contrôlée par Alcan, pourtant en déficit au moment du raid et subventionné par le gouvernement canadien. Monsieur Mario Monti n’y a pas vu d’obstacle ! Ce pouvoir externe de protection contre les prédateurs est essentiel, surtout dans le monde où nous vivons. Il aurait été bien moindre il y a un siècle ou deux, au moment où ce qu’on appelle le capitalisme s’est lancé. Aujourd’hui, les mœurs financières sont telles qu’on peut lancer des raids massifs sur des entreprises qui tiennent le haut du pavé sur leur marché de référence.

Le leurre de la démocratie actionnariale.

Un leurre juridique empêche de comprendre la question du capital dans l’entreprise. Les codes du commerce posent le principe axiomatique d’une égalité des actionnaires. Une action, une voix, un droit de vote. Par conséquent on traite exactement de la même manière l’actionnaire qui vient prendre des parts ou des actions pour des raisons purement financières et celui qui, au contraire, entre dans l’entreprise pour l’accompagner dans sa stratégie et dans sa politique. Il n’y a donc pas de démocratie actionnariale. Il y a deux catégories d’actionnaires qu’il faut bien distinguer : l’actionnaire opportuniste (sans connotation péjorative) et l’actionnaire qui, au contraire, a décidé de jouer le jeu de la pérennité et du développement de l’entreprise. Or nos codes du commerce, en particulier en France, imposent un traitement égalitaire des actionnaires qui empêche de faire apparaître cet actionnariat stratégique.
C’est pourquoi je propose, contre l’avis majoritaire et depuis de longues années déjà, de distinguer juridiquement les deux catégories d’actionnaires pour leur appliquer un traitement différencié.
Premièrement, l’actionnaire qui serait là uniquement pour participer au capital et aux fruits de l’exploitation de l’entreprise, avec le droit de sortir du capital de l’entreprise à tout instant, n’aurait pas de droit de vote (ou des droits de vote simples).
Deuxièmement, le véritable actionnaire capitalistique, attaché à l’entreprise dont il accepte la stratégie, exercerait des droits de vote décisifs pour désigner, contrôler les dirigeants et décider de leur remplacement éventuel. Il est des moments dans la vie d’une entreprise où le remplacement des dirigeants est vital. Or, dans le système d’actionnariat de marché, les dirigeants en place tendent à se renouveler par relations personnelles : on va chercher un ami, un favori pour succéder au président en place.
Ce distinguo des actionnaires, qu’il est absolument nécessaire d’introduire dans la loi, pourrait être complété par ce que j’appelle la généralisation du régime dual.

Nous avons deux régimes de conseil de direction des entreprises : le conseil d’administration, autour du PDG, qui est le plus répandu et le régime dual qui prévoit un conseil de surveillance, où sont représentés les actionnaires et un directoire où sont installés les membres du noyau dirigeant de l’entreprise (le management). C’est le cas, en France, chez PSA et chez Schneider.
Il y a plus de trente ans de cela (j’étais, à cette époque, un suppôt du petit, du moyen et du grand capital) le législateur français a toiletté la fameuse loi du 24 juillet 1966 sur les sociétés commerciales incluse dans le code de commerce. Son intention était de pousser les entreprises françaises importantes à adopter le régime dual qui distingue formellement les actionnaires des managers. Un certain nombre d’entreprises l’ont fait mais la plupart d’entre elles ont rebroussé chemin. En effet, les dirigeants se sont aperçus que ce régime instaurait une vraie gouvernance, un véritable contrôle par les actionnaires.
Ce régime dual devrait être généralisé à toutes les entreprises importantes dépassant un certain effectif de personnel, cotées ou non.

 

Revenir à la règle du non-rachat des actions par l’entreprise.

Une décision particulièrement malencontreuse a été prise en 1998 par le ministre de l’économie et des finances : la possibilité de racheter les actions de l’entreprise par l’entreprise elle-même. Cette décision a été introduite dans notre code de commerce. Outre que la plupart des codes de commerce européens ne connaissaient pas ce régime, c’est une anomalie dans ce sens que les actions rachetées par l’entreprise ne servent plus à rien, elles sont inscrites sur une ligne et neutralisées une fois pour toutes. Ce rachat coûte le plus souvent cher à l’entreprise. Il décapitalise l’entreprise et engraisse ces actionnaires qui refusent précisément d’assumer à long terme les vrais risques de l’entreprise.

Une entreprise américaine, le plus grand laboratoire pharmaceutique du monde, a illustré récemment les effets de ce régime. Pfizer a vu tomber dans le domaine public l’un de ses médicaments à grand succès. Elle a donc perdu les profits correspondants. Le bénéfice par action en a été réduit d’environ 10%. Ian Read, le nouveau patron de l’entreprise, a pris la décision lourde de fermer le centre de recherche de Sandwich, en Angleterre. Ce centre, qui a tout de même inventé cinq des vingt médicaments les plus vendus dans le monde par le groupe, dont le fameux Viagra, employait 2400 salariés. Il a fait une économie sur l’exercice de 1,5 milliard de dollars et a procédé, dans la foulée, à un rachat d’actions à hauteur de 5 milliards de dollars ! Nous voyons là s’exprimer cette prédation des actionnaires sur les entreprises qui est surtout anglo-américaine mais qui nous a assez largement contaminés. Certains de nos grands groupes la pratiquent.

La troisième mesure que je propose est donc de revenir à la bonne règle, prudentielle du double point de vue comptable et financier, de non-rachat des actions émises par l’entreprise.
Ça, c’est le problème capitalistique proprement dit. Il faut agir de façon tout à fait décisive sur les règles du code du commerce.

Je pense même que si la France, transgressant les règles de la concurrence et la libre circulation des capitaux, inventait un modèle, une esquisse d’un « capitalisme à la française », selon les règles que j’indique, elle pourrait faire école.

Dégager de nouvelles ressources financières

Cette nécessité passe par la création d’une banque nationale d’investissement, nous dit Martine Aubry, candidate à la candidature au Parti socialiste … ignorant que nous l’avons ! Le Président de la République en exercice a en effet décidé de réactiver les moyens de la Caisse des dépôts et consignations et du Fonds stratégique d’investissement qui est aujourd’hui partie prenante dans de nombreuses entreprises françaises (Eiffage, l’entreprise de BTP, ACCOR, l’hôtelier, Nexans, deuxième producteur de câbles électriques dans le monde, Yoplait, La Banque postale…). À ce jour, 3000 entreprises ont le FSI pour « actionnaire de référence » (partenaire stratégique). Et le patron de la Caisse des dépôts et consignations a indiqué récemment que ce chiffre serait porté à 4200 d’ici à 2013.
Nous disposons donc d’une banque nationale d’investissement. Il suffit de la développer en lui procurant les moyens correspondants. Les moyens du FSI augmentent de 40% à 50% par an. Continuons ! De ce point de vue, de ce seul point de vue, hélas, on peut dire que Nicolas Sarkozy a rompu avec les stéréotypes du néolibéralisme en réactivant un actionnariat public auprès des entreprises privées.
Ne faudrait-il pas, parallèlement à cette banque nationale d’investissement, une banque d’affaires privée ?

Nos banques d’affaires privées ont disparu. Paribas n’est plus une banque d’affaires, Rothschild est devenu un cabinet de conseil. Il n’y a plus de banques d’affaires en France !
Je ne vois pas pourquoi, à côté de la banque nationale d’investissement, nous n’aurions pas au moins une banque d’affaires privée susceptible d’intervenir dans le capital des entreprises.

 

Je propose enfin une évolution du système de crédit.

L’immense crise bancaire qui a frappé le monde occidental n’était pas due, dans la plupart des cas, à une hypertrophie du crédit aux entreprises mais à une hypertrophie du crédit à la consommation. On peut même dire que les prêteurs habituels ont renâclé à prêter aux entreprises et tout particulièrement en France. Par exemple, les banques qui finançaient habituellement le crédit à l’import-export se sont retirées brutalement au cœur de la crise financière. Si la récession a été aussi brutale, c’est d’abord en raison d’un déséquilibre entre la production et la demande à l’échelon du monde occidental mais aussi parce que les ressources du crédit import-export ont brutalement fait défaut à l’automne 2008. Les Etat sont venus se substituer aux banques défaillantes et même le FMI, à compter de la première réunion du G 20 à Londres, le 1er avril 2009. Mais cela signifie que les banques, telles qu’elles fonctionnent aujourd’hui dans leur grande majorité, refusent les risques au moment où ils se présentent à l’horizon. On a donc un problème de financement des entreprises lorsque celles-ci ont un besoin criant de crédit pour passer le moment le plus difficile.

Une initiative particulièrement originale, passée complètement inaperçue, a été prise durant cette période troublée. Trois anciens cadres bancaires (3) ont essayé de créer un nouvel organisme, la CFA (Corporate Funding Association). Ces trois cadres sont allés démarcher vingt grands groupes du CAC 40 : Veolia, GDF, Danone, Michelin, Lafarge, France Telecom et bien d’autres. Ils ont obtenu un accord de principe pour que ces groupes deviennent les actionnaires d’une nouvelle société de crédit (qui fait du crédit mais ne collecte pas de dépôt, à la différence d’une banque au sens classique du terme). Le succès initial de cette initiative venait du fait qu’elle rencontrait la volonté des entreprises françaises, même des grandes, de commencer à être moins dépendantes de leurs banquiers traditionnels.

Cette Corporate Funding Association, société de crédit tout à fait nouvelle, aurait pu être étendue et dupliquée non seulement aux grandes entreprises mais aux entreprises moyennes, voire aux petites entreprises. Cet organisme n’a pas vu le jour. Un désaccord est survenu entre les actionnaires potentiels, entre les entreprises qui étaient d’accord au départ pour financer cette CFA. Et les agences de notation ont refusé de noter les emprunts que cette société de crédit aurait dû émettre pour procurer du crédit à ses clients, bloquant ainsi cette initiative extrêmement originale et intéressante et qui aurait pu être l’embryon, l’esquisse de l’esquisse d’un système de crédit aux entreprises digne de ce nom.
Il existe cependant, si l’on veut être juste, un organisme public qui joue un rôle déterminant dans le domaine du crédit. C’est Oséo, nouveau nom de l’ancienne BDPME (Banque des PME) qui a, parallèlement à l’action du FSI, énormément élargi son action au cours de la période de crise. Les sommes garanties par Oséo ont considérablement augmenté. En l’occurrence, des ministres libéraux ont agi dans le bons sens sous la pression des circonstances, on ne saurait leur en faire reproche.

Nous avons donc un double effort à faire pour essayer de créer un capitalisme à la française, avec un cadre juridique approprié, et de susciter un système de crédit approprié pour que nos entreprises qui ont de l’avenir, dont les perspectives de développement sont importantes, puissent bénéficier des concours de crédit dont elles ont besoin.
Ce sont ces tâches essentielles, voire cruciales auxquelles les candidats sérieux à la présidentielle de 2012 devront s’attacher
Merci de votre attention.

 

Jean-Pierre Chevènement

Merci, Jean-Luc, après Laurent Faibis et Michel Volle, vous nous avez ouvert les pistes d’un redressement, d’une politique nouvelle qui redonnerait un avenir à notre pays et à sa jeunesse. C’est le rôle de la Fondation Res Publica.

Jean-Michel Quatrepoint a écrit un article intitulé : « Lutter contre la tentation de Venise » (1), tentation qui avait saisi une personnalité tout à fait éminente (2) envahie par un vague à l’âme tout à fait compréhensible.

Lutter contre la « tentation de Venise », c’est-à-dire lutter contre le renoncement. Comment faire pour aller de l’avant ? Je pense que l’intervention de Jean-Michel Quatrepoint s’inscrira dans la continuité parfaite des précédents exposés.

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1/ La France et ses multinationales. Stratégie globale et intérêt national, sous la direction de Laurent Faibis, avec la collaboration de Jean-Michel Quatrepoint. Éd. Xerfi, janvier 2011
2/ In « La trahison des économistes », Jean-Luc Gréau, éd. Gallimard, coll. Le débat, septembre 2008. Chapitre 5 p. 135
3/ Arnaud Chambriard, Philippe Roca, deux anciens de Natixis, et Hugues Delafon, un ancien de Dresdner Kleinwort ont imaginé la CFA (pour Corporate Funding association) qui fonctionne comme une coopérative de financement.
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Le cahier imprimé du colloque "Radiographie des entreprises françaises" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Vendredi 29 Juillet 2011 I | Lu 135 fois

VOIR AUSSI : ENTREPRISES

 

http://www.fondation-res-publica.org/Un-capitalisme-a-la-...

Un capitalisme à la française

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Intervention de Jean-Michel Quatrepoint, journaliste économique, au colloque "Radiographie des entreprises françaises" du 4 avril 2011

Un capitalisme à la française

Jean-Michel Quatrepoint

Le capitalisme à la française existe,

le choix a été fait il y a vingt ans. C’est un choix basé sur nos multinationales, basé sur la consommation, la distribution, je pourrais même ajouter sur la restauration. Il suffit de regarder où se sont faites les fortunes ces trente dernières années : la grande distribution, la restauration et le luxe.
Ces choix ont été faits, implicitement, par la collectivité qui, par exemple, il y a une quinzaine d’années, a choisi les emplois de services, souvent subventionnés, les emplois dans les collectivités territoriales.

Nous avons collectivement fait ce choix parce que nos multinationales ont sous-investi. On s’est glorifié il y a quelques jours de notre troisième rang pour les IDE (investissements directs étrangers). Effectivement, notre pays a accueilli l’année dernière 56 milliards de dollars d’investissements directs de l’étranger. Mais on dit moins que nous sommes au deuxième rang pour les investissements directs des Français à l’étranger : 147 milliards, derrière les États-Unis et loin devant l’Allemagne.

En effet, les sociétés multinationales (notre choix économique) investissent essentiellement à l’étranger, pas seulement pour des questions de main d’œuvre mais d’abord parce que les marchés sont à l’étranger, notamment dans les pays émergents. Nous avons donc un déficit d’investissement d’une centaine de milliards, partis pour l’étranger. On peut me rétorquer que ces investissements reviennent sous forme de dividendes Certes ! Mais ils reviennent sur le CAC40 dont plus de 50% des actionnaires sont des personnes étrangères. C’est un cercle vicieux.

Dans la logique de ce « capitalisme à la française », les PMI et les PME se sont fait laminer, tant par les multinationales, qui ne sont pas toujours sympathiques avec leurs sous-traitants, que par un système - dont nous sommes collectivement responsables - qui fait que l’entrepreneur n’a pas forcément bonne presse.

On ne le dit pas assez : la vie d’un chef d’entreprise moyenne ou même petite est aujourd’hui particulièrement difficile.

  • Il est confronté à la règle des « seuils » : le seuil délégué du personnel (à partir de dix salariés), le seuil comité d’entreprise (à partir de cinquante salariés). Ce n’est pas neutre. Basculer de 49 à 51 salariés coûte très cher à l’entreprise.
  • Il est soumis à la législation concernant la formation professionnelle, excellente idée il y a trente-cinq ans, appliquée de manière aberrante aujourd’hui.
  • Il subit l’absentéisme, la règlementation, les contrôles (l’URSSAF, les impôts etc.)
L’excès de règlementation décourage les entrepreneurs…

… qui réalisent qu’il y a plus de risques que d’avantages à développer leur entreprise. Ils craignent aussi d’être lâchés par leur banque en cas de difficulté

Au départ on trouve du capital, le capitalisme à risques existe. Mais par la suite, il devient plus compliqué de financer la trésorerie régulièrement.

J’ajoute que la rémunération d’un patron de PME n’a rien à voir avec ce que gagnent les managers du CAC40 qui, eux, ne sont pas responsables sur leurs biens propres.

Voilà pourquoi les entrepreneurs ont peu à peu disparu. De même qu’on a fait disparaître les petits commerçants au profit de la grande distribution. On peut parler d’une collusion entre Bercy, la haute fonction publique et les partis politiques : Les petits commerçants mettent l’argent directement dans leurs poches ! Ce sont des affameurs ! Vive la grande distribution ! Vive les grandes chaines de restauration ! On a vu le résultat.

Le système fait que la PME est progressivement liquidée, d’autant que les syndicats se plaignent de ne pas être bien représentés dans les PME. Il est vrai qu’ils sont mieux traités dans les grandes entreprises où ils peuvent prospérer grâce au comité d’entreprise (EDF, SNCF etc.).

Cette situation est aggravée par l’insécurité fiscale.

Les règles changent continuellement. Que va-t-il se passer en matière d’ISF ? Que sera le projet de loi de finances pour 2012, à la fin 2011 ? Que se passera-t-il ensuite si la majorité bascule à gauche ? Comment faire pour externaliser les plus-values ? Est-il judicieux de verser des dividendes plus tôt, avant un éventuel changement ? Ces questions deviennent obsessionnelles. Il est urgent de dérèglementer là où c’est nécessaire, dépoussiérer le système, le remettre à plat. L’absence de stabilité fiscale et juridique est paralysante.

L’ISF porte une responsabilité dans la disparition des PME. Certes, l’outil de travail n’est pas soumis à l’ISF mais le produit de la revente d’une PME est, lui, imposable ! C’est pourquoi les patrons de PME externalisent quand c’est possible, essayant de vendre à un étranger et à l’étranger, afin de s’exonérer de plus values et de ne pas payer un ISF dont la vente de leur entreprise les rendrait redevables. Ce sont les effets pervers de l’ISF. Son taux n’est pas en cause. On ne compte plus à Bruxelles, à Genève ou ailleurs, les Français qui, dans les quinze ou vingt dernières années, se sont externalisés au moment de la vente leur entreprise, souvent des moyennes-grandes entreprises.
Dans bien des cas, l’acquéreur (étranger ou fonds étranger) a exploité l’entreprise, lui extorquant des dividendes pour rembourser des dettes par deux ou trois LBO successifs, avant de la vendre à la casse (sans parler de la casse précédente et des dégâts sociaux). C’est ainsi que s’exerce la prédation des financiers.

Il faut savoir aussi qu’il y a une fiscalité à deux vitesses.

  • La fiscalité des particuliers et la fiscalité des entreprises,
  • la fiscalité du CAC40 et la fiscalité des PME,
  • la fiscalité des entreprises industrielles ou de services et celle du système financier, ce denier étant particulièrement avantagé.
  • De même, des banques centrales font de l’open bar pour les banques qui viennent s’alimenter à 0,5% ou 1% d’intérêts tandis que certains États doivent se financer à 10% ou 12% de taux d’intérêts. Là aussi il y a deux vitesses.

Quand on parle de réforme fiscale, il faut expliquer qu’il ne suffit pas de taper sur les classes moyennes supérieures ou sur l’épargnant. Il faut examiner ce qui se passe dans les entreprises, dans le système financier et essayer de rétablir les équilibres.
En maintenant l’exonération des foncières sur leurs plus values immobilières, on fait peser tout l’effort fiscal sur les particuliers qui, vendant leur appartement ou leur résidence secondaire, paient la CSG et la plus-value plein pot tandis que les foncières continuent de faire tourner leurs actifs immobiliers sans payer d’impôt sur les plus-values. Ce sont les dirigeants de ces foncières, payés au pourcentage, avec des systèmes de bonus, qui en profitent.

C’est donc un système financier qui est fait pour les sociétés financières !

Le Herald Tribune  a publié il y a quelques jours un article de Neil Barofsky, inspecteur général du TARP (Troubled Asset Relief program )(3), plan de sauvetage de l'industrie financière de 700 Mds$. Au moment où il quitte ses fonctions, celui-ci explique que les objectifs préalables du TARP ont été complètement détournés au profit des banques et des établissements financiers. De la même façon, la lecture des minutes de la FED, tenue de lister tous les prêts accordés et tout l’argent donné aux banques, est hallucinante ! Là est le vrai sujet. Aucun programme ne pourra se dispenser d’expliquer comment remettre les financiers au pas. L’Islande l’a fait, des banquiers y sont actuellement emprisonnés. L’exemple islandais doit être médité.

La nécessaire reconstitution d’un tissu entrepreneurial ne se fera pas sans une remise à plat de la règlementation, sans réformes fiscales. Je pense notamment que ce n’est pas aux entreprises de financer les allocations familiales mais à l’État. C’est d’ailleurs une des différences entre la compétitivité de la France et celle de l’Allemagne. Je pense aussi qu’il faut dépoussiérer toute la règlementation du droit du travail, devenue incompréhensible. Il ne s’agit pas de fragiliser les travailleurs mais de remettre à plat et de repenser un système qui doit être efficace pour chacun et pour la collectivité. Sans doute faudra-t-il des programmes mobilisateurs.

Certains secteurs sont essentiels pour la France dont ils sont naturellement les points forts.
  • Comme Laurent Faibis, je suis consterné de voir s’effondrer la filière agro-alimentaire et agricole. La France est un grand pays agricole. Sa productivité est excellente. Nous avons la chance d’avoir des terres fertiles et un climat relativement favorable. Nous sommes relativement épargnés par les catastrophes naturelles. Nous devons absolument miser sur ces atouts et redévelopper des industries agro-alimentaires à partir de nos productions.
  • La construction et toutes les activités liées à l’habitat offrent un marché énorme où les PME peuvent se développer. Pourquoi les Italiens ont-ils aujourd’hui le quasi-monopole du design, des mobiliers, des carrelages etc. ? En développant ces activités nous créerions de l’emploi et de la valeur ajoutée.
  • Les industries de défense irriguent l’informatique, l’électronique, l’aéronautique etc.. Nous avons dans ces domaines un savoir-faire. Les Allemands essayent progressivement de s’infiltrer, de prendre un peu plus de pouvoir dans EADS … mais leur politique est explicitement hostile à toute défense, allemande comme européenne (ce qui, à terme, risque de coûter cher à l’Europe). Nous sommes les seuls capables de faire un outil de défense. Toutefois, l’état des forces françaises aujourd’hui peut inquiéter, d’autant que nous sommes engagés au feu pour la première fois depuis bien longtemps sur trois théâtres en même temps : Afghanistan, Libye et Côte d’Ivoire…

Jean-Pierre Chevènement

… Et même davantage : Nous sommes aussi engagés au Liban (FINUL), au Tchad (EFT), au large de la Somalie (opération Atalante contre la piraterie), en RCA (Micropax), au Kosovo (désengagement en cours), dans l’opération BALTIC 2011 (police du ciel au profit des pays baltes) ; sans parler des forces prépositionnées (Émirats arabes unis, Gabon, Djibouti, Libreville, Sénégal…), des forces stationnées en Guyane, à La Réunion, à Mayotte, en Nouvelle Calédonie, en Polynésie française… et des opérations ponctuelles.

Jean-Michel Quatrepoint

Et je crains que nos matériels ne soient plus aussi performants qu’autrefois et que, à force de serrer les boulons, de faire du postponing budgétaire (fait de remettre des dépenses à plus tard), notre outil de défense ne soit plus aussi adapté. Et j’imagine mal le Parti socialiste faire des industries de défense l’un des piliers de son programme de remobilisation industrielle … mais on peut rêver.
Merci.
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1/ La France et ses multinationales. Stratégie globale et intérêt national, sous la direction de Laurent Faibis, avec la collaboration de Jean-Michel Quatrepoint. Éd. Xerfi, janvier 201, « Lutter contre la tentation de Venise », conclusion de J.M. Quatrepoint, p. 215
2/ La tentation de Venise, titre d’un essai politique d’Alain Juppé Ed. Grasset, 1993
3/ « Le Trésor a recapitalisé les banques sans politique effective ou effort en vue de leur imposer une extension du crédit », a déploré Neil Barofsky dans un violent réquisitoire publié par le « New York Times » du 30 mars, le jour même où il quittait ses fonctions. Pour ce démocrate nommé à son poste par l'administration Bush en novembre 2008, le Trésor aurait trahi la promesse d'aider les propriétaires de logements en favorisant la transformation du TARP en « un programme généralement perçu comme un cadeau pour les dirigeants de Wall Street ». (Les Echos 01/04/11, P. de Gasquet)
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Le cahier imprimé du colloque "Radiographie des entreprises françaises" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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samedi, 09 avril 2011

La capitalisme à l’agonie de Paul JORION

Le capitalisme n'est pas vraiment à l'agonie, mais il a une fièvre de cheval”  soulignait Alain Faujas dans l’article de présentation qu’il a consacrée à ce livre.

Paul JORION reprend les analyses du système financier qu’il mène depuis son expérience américaine et qu’il avait commencé comme anthropologue avec ses premiers travaux sur la formation des prix. Il en tire, selon Alain Faujas, quatre principes, pour remettre notre société globale sur ses pattes  :

  1. "ne pas imposer le travail qui constitue sans conteste l'activité humaine la plus utile et la plus digne d'être encouragée" ;
  2. "imposer substantiellement les revenus du capital" (dont les stock- options) ;
  3. "imposer de manière dissuasive les gains du jeu" (y compris les opérations financières) ;
  4. "éliminer les rentes de situation".

A défaut de révolution, il faut au moins "remettre les compteurs à zéro", de gré ou de force.

Mais dans cette hypothèse qu’adviendrait-il de cette capacité d’allocation rapide des actifs qu’on prête à ce système ? Quand je dis rapide, naturellement, je n’entend pas efficiente !

Qu’est-ce qu’on peut dire aussi des masses de capitaux et de leur emploi dans le monde ? Non pas d’un point de vue des méfaits de leur circulation ou du manque de contrôle de la spéculation, mais d’un point de vue plus structurel et utilitaire, comme : la rencontre du travail, le contrôle des ressources naturelles, l’épargne  ?

http://www.pauljorion.com/

“[…] la valeur ajoutée de l'expert d'un autre domaine n'est pas d'apporter la pièce manquante, empruntée à son propre savoir, mais de désigner les aveuglements nés de la cooptation incestueuse qui affecte toutes les disciplines.”  Paul JORION

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vendredi, 18 mars 2011

Le microcrédit

Mauricio Lima AFP/Archives

Paru dans Le Parisien Édition du vendredi 18 mars 2011 http://www.leparisien.fr/flash-actualite-economie/le-micr...p

Le microcrédit: une révolution tranquille qui s'enracine au Brésil


 Quand on évoque l'économie brésilienne, on compte en milliards de dollars pour montrer la bonne santé et le potentiel de ce vaste pays latino-américain de 193 millions d'habitants.

Mais Alessandra França a prouvé qu'avec une poignée de dollars, on peut changer la vie des pauvres, qui représentent encore 40 pour cent de la population.

Il y un an, cette jeune femme de 25 ans a fondé la banque Perola, une institution de prêts spécialisée dans le microcrédit pour les jeunes "fauchés" de la ville de Sorocaba, dans l'Etat de Sao Paulo, qui veulent s'insérer dans l'économie brésilienne mais n'ont pas les moyens de franchir la première marche tout seuls.

"Une personne emprunte 400 reais (240 dollars) pour acheter une carriole de hot-dogs. Elle aura un profit de 100 à 800 reais par mois", a expliqué Alessandra França à l'AFP.

"Elle fait un second emprunt de 1.000 reais et porte son revenu à 2.000 reais. Pour quelqu'un qui a très peu, 400 reais est une somme importante", ajoute-t-elle.

La jeune femme est arrivée encore enfant avec sa famille de l'Etat amazonien du Para pour s'installer à Sorocaba, une ville en pleine croissance où les condominiums de luxe côtoient les quartiers pauvres.

Inspirée à l'âge de seize ans par un livre sur le prix Nobel de la Paix Muhammad Yunus, fondateur de la "Banque des pauvres" au Bangladesh, França a obtenu un très convoité MBA (diplôme de conduite des affaires en entreprise) et a travaillé dans des associations de quartier, avec une seule idée en tête: changer la société.

"J'ai toujours rêvé de faire quelque chose pour le monde (...). Je me disais +pourquoi ne pas faire quelque chose de différent, quelque chose qui améliore les choses?+".

Elle a monté sa banque mais, à cause de sa jeunesse, il lui a fallu du temps pour convaincre les institutions financières de lui octroyer des lignes de crédit.

"Au début, j'essayais de paraître plus âgée en mettant des lunettes et des vêtements qui me vieillissaient. Mais je voyais que ça ne marchait pas vraiment (...). Pour surmonter les partis pris, j'arrivais très bien préparée aux réunions", se souvient-elle.

Aujourd'hui sa banque a 44 clients, âgés de 18 à 35 ans, qui ont emprunté au total 33.000 dollars. Chaque prêt ne peut dépasser 1.000 dollars et doit être remboursé en sept mois.

Le taux d'intérêt est de 4%, un taux très bas pour le Brésil où les banques prêtent à un minimum de 14%.

Le Brésil, traumatisé par le souvenir de l'hyperinflation des années 80, a porté ce mois-ci son taux directeur à 11,75%, le plus haut des pays industrialisés et émergents, pour contrôler la hausse des prix.

Ces micro-crédits sont "une grande aide. Parce que, lorsqu'on rêve de monter sa propre affaire, on ne peut pas répondre aux conditions (des banques normales). C'est formidable", a dit Eveline Garcia, une commerçante de 25 ans.

Eveline a quitté un emploi public pour ouvrir sa boutique de vêtements, à des prix imbattables, dans le quartier pauvre où elle vit.

Et pour Alessandra França, c'est juste le début.

Elle voit sa banque, qui a tout juste une douzaine d'employés, s'étendre à travers le Brésil pour répondre à un besoin que les banques traditionnelles ne remplissent pas. Selon elle, il existe déjà quelque 300 organismes de micro-crédit au Brésil.

"Les banques devraient considérer le micro-crédit comme une question sociale, pas seulement financière", fait-elle valoir.

Les profits sont bien moindres, mais "les emprunteurs deviennent des clients fidèles, et ils reviennent".

13:04 Publié dans Capital et Travail, Micro-crédit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : brésil | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer | |

jeudi, 27 janvier 2011

Le match France-Allemagne et les 35h

A l’occasion d’un rapport sur la divergence de compétitivité entre la France et l'Allemagne, remis au Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie, par le cabinet Rexecode , Olivier Bouba-Olga rapporte diverses analyses qui contredisent les conclusions de ce rapport, qui impute principalement le manque de performance de l'économie française entre 2000 et 2007 aux 35h.
http://obouba.over-blog.com/article-le-match-france-allem...

Il souligne que:

Selon Ecointerview, “Pas d'exception française apparente en termes de performances à l'exportation, donc. Idem côté coûts salariaux unitaires : on observe certes une baisse du coût salarial côté allemand, mais contrairement à ce que laisse entendre le rapport Rexecode, pas de hausse coté français. Le gag est que ce graphique figure dans le rapport Rexecode, on comprend donc mal qu'ils affirment que les coûts unitaires de production ont augmenté... “

Selon "Sans rationalité et sans finalité" : “Le problème n'est  pas … du côté français, mais du côté allemand, avec une stratégie bien résumée par Lionel Fontagné dans cette tribune des Echos : i) forte pression à la baisse sur le coût du travail et réorganisations pour gagner en productivité, ce qui permet de baisser fortement le coût salarial unitaire, ii) sur cette base, boom des exportations, dans le cadre d'une stratégie franchement mercantiliste, iii) réinvestissement des gains de productivité pour gagner encore en compétitivité, côté compétitivité hors prix cette fois, plutôt que distribution de ces gains aux salariés allemands, d'où la croissance économique allemande somme toute faible.”

Point faible, de cette argumentation la conclusion chez Rationalité sans finalité – car elle suppose une crispation sur un contexte peu imaginatif où tout le monde fait la même chose au lieu de réutiliser les mêmes principes mais sur des contextes différents ! :

“Le problème n'est pas donc pas l'évolution du coût du travail en France, qui est tout à fait moyenne. C'est l'évolution en Allemagne. Car on ne peut pas généraliser la politique allemande : elle ne peut fonctionner -pour autant qu'elle fonctionne- que si les autres pays européens ne la mènent pas. Si tous la mènent, elle aboutit à une déflation généralisée de l'économie européenne, faute de demande globale. Le choix n'est donc pas entre les 35 heures et sortir de la zone euro. Mais entre la politique allemande de déflation et la mort de la zone euro.
Pour le dire différemment, il est temps de parler sérieusement, en adulte responsable, à l'Allemagne, car il en va de l'avenir de la zone euro. Et ce n'est pas en infantilisant le débat économique français, en faisant resurgir encore et encore le zombie des 35 heures que l'on y parviendra.”

Ma conclusion

Certes, cessons d’infantiliser le débat économique français avec les 35h, mais cessons aussi de donner des leçons aux Allemands, adoptons leurs recettes et grâce à notre clairvoyance montrons que nous faisons mieux

16:52 Publié dans Capital et Travail, Économie, Rapports de force | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer | |