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mercredi, 04 janvier 2017

Le futur du travail et la mutation des emplois

Par Yves Caseau, chef de l'Agence numérique du Groupe AXA
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Par Les Experts | le 5 décembre 2016 | 1 Comment

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Futuristic female android at digital background

Le billet de ce jour rassemble un certain nombre de réflexions autour du «futur du travail». Ce sujet est particulièrement d’actualité en ce moment, qu’il s’agisse de la presse ou de la préparation de la campagne présidentielle. En ce qui me concerne, j’ai eu la chance de passer une semaine à la Singularity University dans le cadre du Singularity University Executive Program, ce qui m’a permis d’approfondir mes idées sur le sujet. Ce billet reprend les points principaux que j’ai développé le 12 octobre lors du séminaire de l’Académie des Technologies, lors d’une conférence intitulée «Emploi et travail dans un monde envahi par les robots et les systèmes intelligents». Il s’inscrit dans la continuité d’un premier billet écrit il y a deux ans, mais j’ai affiné mon diagnostic et j’ai donc des convictions plus fortes et plus précises.

La première partie fait le point sur la question de l’automatisation – des robots à l’intelligence artificielle – et de son impact sur les emplois. Depuis la publication du rapport de Frey-Osborne en 2012, il y a eu de nombreuses réactions. La plupart sont conservatrices et prudentes, qu’il s’agisse du rapport de l’OCDE ou du livre récent de Luc Ferry. Je ne partage pas ce revirement comme je vais l’exprimer, particulièrement après avoir passé cette semaine à la Singularity University. Je vais au contraire développer une vision de l’évolution du travail dans laquelle l’homme est complémentaire de ces nouvelles formes automatisées de production et de création de valeur.

La seconde partie est une réflexion sur la société à la quelle conduit cette nouvelle vision du travail. C’est, par construction, une contribution à l’iconomie, c’est-à-dire l’organisation de l’économie dans le cadre d’une exploitation pleine et entière des bénéfices de la technologie de l’information, y compris dans ces capacités d’automatisation (lire la définition de Michel Volle). Je propose une vision «fractale / multi-echelle» de l’ iconomie qui réconcilie la domination des plateformeswinners take all») et le retour de la «localisation» (la priorité donnée à la communauté et au territoire ) face au désarroi (pour rester mesuré) que cette rupture de paradigme va produire. Dans la tradition des «power laws» de la nouvelle économie, les bassins d’opportunité créés par le progrès technologique ont une structure maillée et multi-échelle qui contient une «longue traine» de micro-opportunités pour microentreprises.

La troisième partie porte sur cette rupture, la transition de phase entre le modèle actuel de l’emploi qui est clairement à bout de souffle et un modèle possible, correspondant à la vision développée dans les deux premières parties. C’est la question fondamentale, et la plus difficile : même pour les partisans d’une vision optimiste du progrès technologique dont je fais partie, la transition qui s’annonce est complexe, voire brutale. Même si le titre du livre de Bernard Stiegler « L’emploi est mort, vive le travail ! » contient un message positif, ce changement n’est pas moins qu’une révolution, qui est par ailleurs déjà engagée. Face à un changement qui s’accélère et des vagues d’automatisation nouvelles qui se dessinent, je suis persuadé que le monde politique a un rendez-vous avec l’Histoire, et qu’un certain nombre de mesures sont nécessaires pour éviter des scénarios noirs qui sont fort bien décrits dans des ouvrages de science-fiction. Il est possible de construire une société équilibrée autour de l’iconomie, mais la tendance naturelle du techno-système, sans intervention et régulation, est d’aller vers la polarisation et l’affrontement.

J’ai résisté à la tentation facétieuse et opportuniste de nommer ce billet « comprendre les causes profondes de l’élection de Donald Trump », mais je pense néanmoins qu’une des causes essentielles de cette élection, qui semble défier le sens commun, est qu’une grande partie des électeurs sentent plus ou moins confusément qu’un monde est en train de se construire dans lequel ils n’ont plus de place. Ce n’est pas une « simple » réaction à la désindustrialisation, c’est une peur de se retrouver « assignés à résidence », pour reprendre les mots d’Emmanuel Macron, sans utilité pour cette nouvelle société technologique et automatisée. Le défi qui est devant nous est de rendre l’iconomie « inclusive », c’est-à-dire avec une place pour chacun qui lui permette de contribuer au travers de son activité.

Automatisation, Intelligence Artificielle et destruction d’emploi : état des lieux

Une révolution numérique qui détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée

Depuis l’étude « The Future of Employment » de Carl B.Frey et Michael A. Osborne, qui a annoncé que 47% des emplois seraient menacés aux US par l’automatisation, le débat est intense. D’un côté, il existe de nombreuses études similaires, comme par exemple celle sur le marché UK qui arrive à des résultats du même ordre de grandeur (au UK ou aux US). D’un autre côté, on trouve des études plus nuancées et moins pessimistes, comme celle de l’OCDE ou celle de McKinsey. C’est ce qui fait prendre à Luc Ferry une position plus rassurante dans son livre « La révolution transhumanisme ».  Je ne partage pas ce nouvel optimisme. Un des arguments est qu’une partie des tâches, et non pas des emplois, sont touchés. Mon expérience est que les entreprises ont acquis la capacité à redistribuer les tâches pour transformer les gains en efficacité en réduction de coûts salariaux, en dehors d’une hypothèse de croissance.

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Ce qui me range dans le camp de l’étude Frey-Osborne, c’est que les arguments des conservateurs reposent sur une analyse du passé sur ce qu’on peut attendre des progrès de l’Intelligence Artificielle. Il me semble imprudent de s’appuyer sur toutes les promesses non-tenues des décennies précédentes pour en conclure que l’automatisation poursuit une lente progression « as usal ». Je vous renvoie au deuxième livre de Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, « The Second Machine Age », pour vous convaincre qu’une nouvelle vague d’automatisation arrive à grand pas, avec une accélération spectaculaire lors des dernières années de ce qui est possible. Les auteurs reviennent en détail sur des avancées telles que les diagnostics médicaux par une intelligence artificielle, les véhicules autonomes ou les robots qui écrivent des articles pour les journaux. Pour reprendre une de leurs citations : « Computers and robots are acquiring our ordinary skills at an extraordinary rate”. Je viens de passer une semaine à la Singularity Universityet les exemples plus récents présentés pendant cet “executive program” renforcent et amplifient les messages du “Second Machine Age”. Il est assez juste de remarquer, comme le fait Erik Brynjolfson dans un de ses exposés récents, que nous nous ne sommes pas « en crise, mais en transformation », mais cela ne change pas grand-chose au défi qui nous est posé. Dans ce même livre les auteurs nous disent que la transformation produite par la technologie est bénéfique … mais pose des « défis épineux ».

Les usines « sans humains » sont déjà là, les exemples sont multiples, de différentes tailles et dans différents domaines. L’exemple de l’usine de Sharp pour produire des dalles LCD, que j’ai pu visiter personnellement, est spectaculaire : moins de 20 personnes pour plus d’un kilomètre carré d’usine, cette visite, qui date déjà de plusieurs années, m’a profondément marquée. L’exemple de l’usine de fabrication de Tesla est non moins exemplaire, à la fois par le choix de la relocalisation et l’automatisation la plus poussée possible. Le cas de l’usine de Sélestat du groupe SALM est un peu moins spectaculaire, mais tout aussi instructif.  Le fait que le monde change aussi vite sous nos yeux doit d’ailleurs nous conduire à beaucoup de prudence sur les études que je viens de citer. Comme le remarque Neil Jacobstein, que j’ai eu le plaisir d’écouter sur ce sujet à la Singularity University, ces études s’appuient sur une continuité des types de tâches à effectuer (ce qui permet d’appliquer le peigne de l’analyse de la future capacité à automatiser), une sorte de « everything being equal », qui est probablement valide sur une courte échelle (quelques années) mais beaucoup plus discutable sur quelques décennies.

Il va falloir du temps pour remplacer complètement les humains dans les processus

Comme je le remarquais dans mon billet précédent, la route vers l’automatisation n’est pas simple. Les annonces célèbres de Foxcon qui  voulait remplacer ses 300 000 employés par un million de robots n’ont pas été suivies d’effets notables pour l’instant. En revanche, l’automatisation des entrepôts d’Amazon avec des robot KIVA  est une réalité, tout comme celle des usines « sans humains » que nous avons mentionnées. Cette réalité contrastée s’explique par le fait que l’automatisation des tâches non répétitives reste complexe. Plus précisément, les progrès en apprentissage – en particulier le deep learningsont spectaculaires lorsque la question à résoudre est précise et lorsqu’il existe beaucoup de données pour apprendre. En revanche, s’il y a peu de données (s’il faut extrapoler sur peu de faits, le « sens commun » devient fondamental et cela reste un sujet difficile) et surtout si l’objectif est mal défini (et encore plus lorsqu’il s’agit de définir ses propres objectifs), l’être humain conserve pour quelques temps un avantage sur la machine. Ceci conduit à un article récent de McKinsey intitulé  « Where machines could replace humans—and where they can’t (yet) » qui aboutit au même ordre de grandeur sur ce qui est substituable et ce qui ne l’est pas. Pour comprendre ce qui est déjà possible et ce qui ne l’est pas encore, je vous recommande « What Artificial Intelligence Can and Can’t Do Right Now » de Andrew Ng. Mais les limites d’aujourd’hui ne sont pas celles de demain !

Une des conséquences de l’état de l’art en IA est que l’automatisation des emplois peut commencer par des emplois d’experts et non de généralistes. C’est ce qu’expliquent Brynjolfson et McAffe : «  As the cognitive scientist Steven Pinker puts it, “The main lesson of thirty-five years of AI research is that the hard problems are easy and the easy problems are hard. . . . As the new generation of intelligent devices appears, it will be the stock analysts and petrochemical engineers and parole board members who are in danger of being replaced by machines. The gardeners, receptionists, and cooks are secure in their jobs for decades to come.”  C’est précisément ce qui m’a frappé pendant ma semaine à la Singularity University : les exemples abondent de domaines pour lesquels l’algorithme fait mieux que l’humain, mais ce sont précisément des domaines d’experts avec une question bien définie (quel portefeuille d’investissement construire, quel diagnostic sur une tumeur possiblement cancéreuse, …) et une très grande volumétrie de données disponibles. Grace au groupe de travail de l’Académie des Technologies qui poursuit son enquête sur les avancées “récentes” de l’IA et de l’apprentissage, ma conviction se conforte que, même si la date est incertaine, la tendance à l’automatisation des emplois du rapport Frey-Osborne est la bonne.

Cette notion d’automatisation des emplois est un raccourci qui est probablement trompeur, dans le sens que plutôt d’avoir des robots et des logiciels d’intelligence artificielle qui vont remplacer des humains un par un, c’est l’environnement complet qui devient “intelligent”. La combinaison de robots, d’objets connectés, de senseurs, et de logiciels “intelligents” ubiquitaires (répartis depuis le cloud jusque dans l’ensemble des processeurs invisibles qui nous entourent) crée l’environnement de travail “assisté” dans lequel moins d’humains réalisent plus de choses, mieux et plus vite.  L’article de McKinsey, « Four fundamentals of workplace automation » explique que « Jobs will be redefined before they are eliminated » et insiste sur cette transformation progressive des activités dans ce nouvel environment. Cette transformation par l’automatisation ubiquitaire est plus “douce”, mais elle n’en est pas moins disruptive.

Transformation du paysage de l’emploi

Dans le précédent billet j’ai déjà cité abondamment l’article de Susan Lund, James Manyika et Sree Ramaswamy, intitulé « Preparing for a new era of work » (Kc Kinsey Global Institute), qui me semble profondément pertinent. Pour simplifier voire caricaturer, il propose de séparer les emplois en trois catégories : la production, les transactions et les interactions. Les deux premières catégories sont celles qui vont être massivement touchées par l’automatisation : les emplois de production sont – dans leur grande majorité – remplacé par des robots tandis que les emplois liés aux transactions vont être décimés par l’utilisation de l’intelligence artificielle, même si cela prendra un peu plus de temps – cf.la section précédente. Il reste, pour un temps plus long, le domaine des métiers d’interaction qui peut résister plus longtemps. Ce mot « interaction » serait complexe à définir puisqu’il fait référence aux interactions entre humains et s’oppose à la catégorie précédente par un contenu « non-transactionnel » sur un registre émotionnel (il y a une certaine circularité dans l’argument, et des spécialistes de robotique m’ont fait remarquer que de nombreux robots ont précisément un objectif d’interaction, y compris avec des humains). Je trouve néanmoins cette distinction intéressante, et je suis plutôt d’accord avec la proposition des auteurs. Les emplois de demain seront très probablement caractérisés par les échanges entre humain dans des dimensions émotionnelles, affectives, artistiques qui dépasseront le cadre de l’automatisation tout en profitant de ce nouvel « environnement intelligent ». Par exemple, le jardinier, le masseur ou le plombier de demain seront des métiers technologiques, collaboratifs et sociaux, dans le sens ou l’environnement intelligent déchargera de certaines activités pour se concentrer sur l’essentiel (par exemple, le sens et le plaisir du jardin).

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Dans cet univers qui se dessine, tout ce qui s’automatise devient une commodité, la valeur perçue se trouve dans les émotions et les interactions. C’est précisément une des thèses du best-seller déjà ancien de Daniel Pink, « A Whole New Mind », qui caractérise les métiers de demain par une « prévalence du cerveau droit sur le cerveau gauche » – à ne pas prendre au pied de la lettre mais dans le sens communément admis même si discutable. On retrouve dans son livre les talents de demain comme le « story telling », le « design », la « créativité », l’empathie ou le jeu. Ces métiers d’interaction de demain ne sont pas issus de nouveaux domaines à créer, mais pour leur grande majorité la continuité des métiers d’interaction d’aujourd’hui.  Santé, bien-être, ordre public, éducation et distraction vont continuer à être les principaux fournisseurs de travail pour les décennies à venir.

Le jardinier du futur utilise probablement un ou plusieurs robots, mais il vend une « expérience » – dans le sens où il raconte une histoire. Ce jardinier n’est pas forcément isolé, il peut profiter d’une communauté qui lui fournit du contenu – une éducation permanente – qui lui permet de vous toucher en faisant le lien entre votre jardin et vos vacances. Il peut également profiter d’une plateforme technologique qui lui fournit les robots autonomes qui vont tondre la pelouse ou tailler la haie. Il est probable également que ce jardinier « programme » le système (jardin + robots + environnement) avec la parole. Pour reprendre une citation d’un des membres de Singularity University : « We won’t program computers we’ll train them like dogs”.  Je crois beaucoup plus à cette vision qu’à la théorie selon laquelle nous aurons des ordinateurs tellement intelligents que cela signifierait la fin de la programmation. Ce qui est sûr, c’est que le sens de “programmer” et de qu’est le “code” va évoluer, mais l’activité de programmation d’expérience va au contraire se développer de plus en plus au fur et à mesure que l’environnement devient intelligent. Le robot que le jardiner va utiliser sera connecté et le dialogue avec le jardinier sera plus riche qu’une simple séquence d’opérations contextuelles. Pour rester dans la veine du Clue Train Manisfesto, je propose l’aphorisme suivant pour représenter la programmation de demain : « experiences are grown from conversations ».

Iconomie: Vision cible positive d’une société très fortement automatisée

Un maillage de plateformes et de micro-entreprises

Ma vision du paysage de l’emploi est un réseau multi-échelle maillé de structures de toutes tailles, depuis les grandes entreprises multinationales d’aujourd’hui jusqu’aux autoentrepreneurs, dans lequel le mouvement de polarisation (consolidation des grandes plateformes et multiplication des pico-entreprises) se poursuit et s’amplifie. Le point de départ de mon raisonnement est que nous aurons toujours des entreprises dans 20 ou 30 ans, et que le phénomène d’ubérisation du travail n’aura pas dissout le concept de l’entreprise. Je n’y reviens pas, j’ai traité en détail ce sujet dans mon billet précédent. Pour résumer, la complexité croissante du monde exige le travail synchrone, ce que remarquent tous les auteurs de la Silicon Valley, d’Eric Ries à Eric Schmitt. Ce sujet fait débat, ma position consiste à dire que les coûts de transaction, pour reprendre l’analyse de Coase et Williamson, reste minimisé lorsque les équipes cross-fonctionnelles modernes de développement produit sont co-localisées, synchronisées par des rituels et une vision « incarnée » commune et unifiée par un ensemble de techniques qui font des lieux un espace collaboratif (le « visual management » étant un exemple). L’évolution des technologies de communication (de la téléprésence à Hololens) déplace les frontières de ce qui est possible à distance en « mode plateforme », mais le même progrès technologique renforce le potentiel de l’environnement intelligent comme outil collaboratif.

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La mondialisation et la numérisation conduisent à la concentration. Ceci est très bien expliqué par les penseurs de l’iconomie comme Michel Volle. Les raisons sont multiples et profondes. L’économie numérique est principalement une économie de coûts fixes, ce qui favorise l’économie d’échelle. Bien plus important encore, les effets de réseaux – en particulier dans les marchés biface et dans le développement d’écosystèmes autour de plateformes – et les lois de réseau de type Metcalfe donnent un avantage important au plus gros joueur (souvent le premier mais pas forcément). Je vous renvoie à l’analyse de la valeur des réseaux sociaux pour voir un exemple ou les équations de renforcement de la position dominante sont encore plus forte que la loi de Metcalfe.  Dans le livre de Brynjolfson et McAffee, on lit: “Each time a market becomes more digital, these winner-take-all economics become a little more compelling”. Cette concentration ne produit pas plus d’emplois, d’autant plus qu’elle est nourrie par l’augmentation exponentielle des capacités technologiques et par l’automatisation que nous venons d’évoquer dans la partie précédente.

Heureusement, la concentration des plateformes conduit également à la croissance des écosystèmes qui leur sont associés, ce qui peut créer des opportunités pour une multiplicité d’acteurs locaux, tout comme un arbre qui grandit porte plus de feuilles. Cette croissance de la « frontière » peut poser question – elle peut sembler marquée par un optimisme technophile naïf -, mais elle est nourrie par l’explosion exponentielles des capacités technologiques et sur la tendance de fond (qui est liée à cette explosion) de mieux servir les individus (le mythique « segment of one ») et les communautés. Le second point va être développé dans le reste de cette deuxième partie, revenons donc sur le premier. Prenons justement l’exemple des capacités d’Intelligence Artificielle développées et exposées par Google (cf. TensorFlow). Il est plus que probable que si cette démarche est couronnée de succès, elle va contribuer à la croissance forte de Google. Mais elle va également ouvrir des champs possibles à un rythme supérieur que ce que Google peut produire, ce qui signifie qu’une partie encore plus importante de valeur va apparaitre « à la frontière », lorsque d’autres acteurs vont utiliser ces technologies mise à disposition par Google pour résoudre d’autres problèmes que ceux qui intéressent Google. On voit la même chose avec la croissance d’iOS comme plateforme mobile : au fur et à mesure que les capacités sont ajoutées dans la plateforme de développement de l’iPhone – on pense ici bien sûr à Siri – le domaine fonctionnel rendu possible à la communauté des applications mobiles augmente plus vite que ce qu’Apple en retire pour ses propres fonctions.

Economie Quaternaire et services à la personne

L’économie quaternaire, un concept que nous devons en particulier à Michelle Debonneuil, propose une extension des trois secteurs traditionnels – primaire pour les matières premières, secondaire pour la fabrication et tertiaire pour les services – à un nouveau domaine dont les produits ne sont ni des biens, ni des services, mais « de nouveaux services incorporant des biens, la mise à disposition temporaire de biens, de personnes, ou de combinaisons de biens et de personnes ». L’évolution vers l’économie quaternaire est fort logiquement liée, comme le souligne Michelle Debonneuil, aux progrès des TIC qui permettent d’apporter des services véritablement personnalisés sur le lieu précis où ils sont nécessaires, y compris dans gestions des femmes et des hommes qui rendent ces services de façon courte et ponctuelle. Le développement de l’économie quaternaire est indissociable du domaine des « services à la personne », dont l’essor est l’aboutissement naturel d’une société post-industrielle. Cet essor est fort logiquement accéléré par l’automatisation telle que décrite dans la première partie puisque ces « services à la personne » sont les domaines dans lesquels les humains peuvent exercer une supériorité sur la machine.

Ces domaines sont fort nombreux et peuvent, sous certaines conditions, permettre la pleine occupation, sinon le plein emploi, de la population déplacée par l’automatisation. Listons les plus évidents : l’alimentation (dans sa phase « finale » de service à la personne, de la cuisine au restaurant), l’habillement, l’aménagement des habitations, la médecine, le bien-être, l’éducation et la culture, la distraction, l’art, etc. Pour la plupart de ces domaines, le 20esiècle a été un siècle d’industrialisation et d’orientation vers les produits. L’économie quaternaire remet le client au centre de l’expérience et s’intéresse plus au service reçu et perçu qu’aux produits sous-jacents. C’est cette remise au centre de l’interaction entre l’utilisateur et le fournisseur qui permet de « réinventer » des métiers de services à la personne. Cette analyse est partagée par Erik Brynjolfson et Andrew McAffee qui écrivent:  « Results like these indicate that cooks, gardeners, repairmen, carpenters, dentists, and home health aides are not about to be replaced by machines in the short term ».

On pourrait me faire remarquer que cette vision de l’emploi en 2030, qui recoupe fortement des domaines de « service publics », conduit plutôt à l’augmentation du nombre de « fonctionnaires » qu’à leur diminution. Si le terme de fonctionnaire désigne de façon très large une personne financée par la collectivité, c’est probablement exact. Cela ne signifie pas que le nombre de personne ayant le statut de fonctionnaire doive augmenter, ni que le budget correspondant doive faire de même (ce qui semble clairement impossible de toute façon). Il a de nombreuses façons de contourner ce paradoxe, par exemple en appliquant à l’Etat les principes de l’Entreprise 3.0  pour réduire le poids de l’appareil de contrôle par rapport à l’appareil opérationnel. Ce n’est pas utopique, il existe de multiples exemples d’application des nouvelles structures de management dans les services publics dans d’autres pays. On peut également penser que les nouveaux modes de travail que nous allons continuer à décrire s’appliquent parfaitement à un grand nombre de services publics, à l’exception d’un tout petit nombre de fonctions régaliennes. Je pourrais pousser la malice à faire l’hypothèse que le déséquilibre du budget de l’Etat vient du trop grand nombre de personnes « payées pour leur cerveau gauche » (une autre façon de parler de ceux qui analysent et contrôlent au lieu de faire). Enfin, le grand mouvement de l’automatisation des fonctions transactionnelles évoqué dans la première partie offre une possibilité à l’Etat de redistribuer ces économies de fonctionnement vers des rôles d’interaction et de lien social.


L’artisanat et la personnalisation de masse

Je reviens ici sur une idée profonde d'Avi Reichental – dont j’ai déjà recommandé l’exposé TED – : La production de masse est une parenthèse historique, et nous allons pouvoir revenir au confort du sur-mesure dans de nombreux domaines grâce aux progrès de la technologie, en particulier l’impression 3D. Avi Reichental illustre cette idée sur le principe d’une chaussure qui combine l’impression 3D d’une semelle uniquement adaptée à la bio-morphologie de l’utilisateur avec l’assemblage/fabrication locale. La personnalisation de masse est due à la fois au progrès technologique (numérisation de la conception, impression 3D, automatisation de l’assemblage, …) qui fait émerger des plateformes mise à disposition du plus grand nombre, et le besoin de retrouver une expérience sociale de proximité. Il n’y a donc pas que l’approche technologique : un certain nombre de métiers d’artisanat d’art pourraient redevenir pertinents.

L’idée que nous allons tous vivre de notre créativité tandis que les machines s’occuperont de la production est naïve et probablement fausse. Le tissu de multinationales évoqué dans la première partie a besoin de nouveaux talents, et en particulier de créatifs et de designers, mais dans un petit nombre par rapport aux laissés pour compte de l’automatisation. En revanche, le monde « frontière » des opportunités de services, qu’il s’agisse d’adaptation au besoin d’une communauté ou d’un individu, ou encore d’accompagnement et de mise en scène –  par exemple, l’art de la parole a toujours été associé à la vente de vêtements – a une structure beaucoup plus riche et étendue que l’on pourrait qualifier de « fractale » ou de « multi-échelle ». Dans ce monde de l’interaction, il existe des opportunités à différents niveaux de talents, qui peuvent coexister. Le service d’interaction se déplace difficilement (en tout cas avec un coût) contrairement à une expérience digitale. Un service moyen fourni par un talent médiocre peut coexister avec un service plus élaboré. Les « artisans de la personnalisation » de masse peuvent opérer sur des échelles géographiques différentes selon leur talent, dessinant une « power law »  des bassins de chalandise. Cette coexistence ouvre la voie, surtout avec le support économique de l’état sur lequel nous allons revenir, à un marché abondant de services à la personne de toutes sorte. Cette renaissance de « l’artisan de proximité » risque de se trouver facilité par une pression communautaire – que l’on commence déjà à voir à l’œuvre – et une priorisation de ce qui est local sur ce qui est global, en contre-réaction à la mondialisation.

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Cette personnalisation des services à la personne est donc une double conséquence du progrès technologique : à la fois parce que le monde numérique facilite la personnalisation (dimension technique) mais aussi parce que la transformation due à l’automatisation (première partie) va rendre les services personnalisés d’interaction à la fois nécessaires et accessibles (nous reviendrons sur la dimension économique dans la dernière partie).  Si l’on applique cette idée de la personnalisation de masse à l’ensemble des domaines de services de la section précédente, on voit émerger ce qu’on pourrait qualifier de démocratisation de « privilèges aristocratiques du 19e siècle ». Non seulement l’accès aux vêtements, aux meubles sur mesure pourrait redevenir courant (ce qui était le cas il y a un siècle), mais les services d’un cuisinier, d’un tuteur, d’un coiffeur ou d’un masseur à domicile pourraient se démocratiser. De façon plus spectaculaire, la contribution d’un revenu universel pourrait permettre de rendre les métiers et les œuvres d’art accessible à (presque) tous. Dans un système économique qui permet à chacun de disposer d’un premier niveau de revenu garanti, il est possible à un beaucoup plus grand nombre d’artistes amateurs de vivre de leur art, et donc de permettre de la sorte à des citoyens ordinaires d’avoir le plaisir de posséder un tableau – par exemple – unique.

Les défis de la transition : accompagner le choc d’un changement de civilisation

La menace des robots de compagnie anthropomorphes  

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L’essor de la robotique au Japon montre que l’interaction émotionnelle avec des humains n’est pas un champ exclu aux robots. En fait ce domaine n’est pas particulièrement complexe, il n’est pas très difficile de donner des émotions aux robots et aux programmes – c’est un champ de recherche et d’expérimentation en plein essor – et il est encore moins difficile d’apprendre aux programmes à « lire nos émotions ». Comprendre nos émotions à partir d’un signal sonore (notre voix) ou visuel (la vidéo de notre visage) est un exemple type de problème de reconnaissance que nous avons évoqué dans la première partie, avec des réponses claires et des milliards d’exemple. Ce n’est pas une surprise de constater que le deep learning donne déjà d’excellent résultats, que chacun peut tester grâce à des API ouvertes (ou en téléchargeant « Moodies » sur son smartphone). Pire encore, il est très facile de tromper nos neurones miroirs avec des têtes artificielles qui s’adaptent à nos expressions faciales. J’en ai fait l’expérience surréaliste avec une tête artificielle fort simple il y a déjà 10 ans dans un laboratoire IBM. Pour résumer, il ne faut pas considérer que le domaine « emploi d’interaction » est hors de portée des progrès de l’automatisation.

En revanche, il y a un enjeu majeur de société car l’automatisation de l’interaction n’est pas un progrès en soi. Contrairement à la production et aux transactions, les gains en vitesse et précision qui sont souvent les objectifs de l’automatisation ne sont pas des enjeux majeurs. Il y a donc plus de liberté pour faire de l’automatisation un choix de société. L’enjeu est tout simplement d’accompagner une transformation plus harmonieuse vers l’iconomie en conservant pour de nombreuses décennies la primauté de l’humain dans les métiers de l’interaction. Si la société laisse le domaine de l’interaction être envahi par la robotisation, nous allons au-devant d’une véritable crise. Laissés à la loi du marché et du possible technologique, ces robots vont apparaitre et nous obtiendrons dans le meilleur des cas une société à deux vitesses et une multitude d’exclus. Dans le pire des cas, les tensions sociales seront insupportables et cela nous conduira à la guerre civile. Le Japon est un cas particulier car il y a un fort déficit démographique à cause du vieillissement de la population, mais de façon générale et simplifiée, il faut réserver les métiers d’interaction aux humains déplacés des fonctions de production et de transaction.

De fait, étant plutôt optimiste de nature, je pense que les pays démocratiques se protégeront en réglementant l’utilisation de robots humanoïdes. Cette réglementation n’est pas forcément une simple interdiction, cela peut être une forme de taxation qui permet à l’humain de rester compétitif par rapport à la machine. Il y a probablement un équilibre entre une pression sociale de conserver des humains dans ces emplois – et on peut s’attendre à des réactions violentes face aux robots s’ils sont introduits dans des « customer-facing jobs » dans une société en crise du travail –, une fiscalité du travail qui reconnait l’interaction et la substitution de la machine par l’homme, et la réduction du coût du travail humain au moyen du revenu universel sur lequel je reviens dans la section suivante. Ce scénario de contrôle de l’utilisation de robots humanoïdes n’est ni simple ni tranquille, la protection qui sera réclamée par la population face à l’automatisation des fonctions de production et de transaction peut prendre des formes de protestations régressives, allant jusqu’à des surprises importantes lors d’élections J Au risque de me répéter, vouloir freiner les robots humanoïdes n’est pas un jugement technologique (le développement de ce type de robots est non seulement possible, il est inévitable), ni moral (il n’y a rien de répréhensible en soi à vouloir créer des machines avec lesquelles il est plus facile de communiquer car elles nous ressemblent) mais systémique. Il ne s’agit que d’un réglage de vitesse de flux, au sein d’un écosystème avec des activités qui disparaissent et apparaissent, mais qui me semble essentiel. Il faut se donner le temps sur plusieurs générations pour absorber les transformations que la technologie va rendre possible. Notons également qu’il est quasi-impossible de lutter contre l’automatisation des fonctions de production et de transaction dans une économie mondialisée (il y aura toujours un acteur quelque part pour tirer le meilleur parti économique de la technologie), tandis que l’activité d’interaction n’est pas dé-localisable par définition et reste donc sous la juridiction économique des états.

Un revenu universel pour permettre à chacun d’exister

Le revenu universel – ou revenu de base, en suivant l’expression anglaise « Universal Basic Income » – apparait naturellement comme solution pour faciliter la transition vers l’iconomie. Un des spécialistes mondiaux du sujet, Guy Standing, a introduit le revenu universel pour éviter le « précariat » qui est précisément la condition des homme déclassés dans une société qui n’a plus besoin de leur activité : « [precariat] specifically, is the condition of lack of job security, including intermittent employment or underemployment and the resultant precarious existence ». Le revenu universel consiste à garantir à chacun un niveau minimum de ressources, sans conditions, pour permettre à tous de vivre dignement. Il est souvent présenté, comme par exemple par Gaspard Koenig qui est un des spécialistes français, comme un « nouveau droit de l’homme ». Je vous renvoie au site « Génération libre » pour plus de détails sur LIBER. Le sujet du revenu universel s’est d’ailleurs invité fort logiquement dans la campagne politique, avec des prises de positions de Bruno Hamon et de Nathalie Kosciusko-Morizet, ainsi que de notre premier ministre.  En suivant les pas de Guy Standing, ces femmes et hommes politiques constatent l’éclatement du marché du travail – sur lequel nous reviendrons dans la prochaine section-, la désindustrialisation et la création de laissés pour compte par une vague d’automatisation qui ne fait que s’amplifier. Le revenu universel est donc un premier réflexe de protection par la solidarité, ainsi, dans le cas de la France, une remise à plat d’un système de protection sociale complexe qui contient déjà les germes d’un revenu universel de base.

D’un point de vue systémique, l’objectif du revenu universel n’est pas de permettre l’oisiveté pour tous, mais de déplacer les contraintes de rentabilité des activités humaines. Très logiquement, c’est une façon de redonner au travail humain un peu de compétitivité vis-à-vis de celui de la machine. Il est donc logique de penser au revenu universel pour lutter contre les effets indésirables d’une automatisation trop rapide. De fait, l’objectif du revenu universel est de déplacer « une barrière de potentiel » pour permettre au plus grand nombre d’accéder et de réussir dans un statut d’entrepreneur.

Cette idée de « barrière de potentiel » est une métaphore qui illustre le fait qu’il existe des multiples opportunités de travail – en particulier dans les services à la personne pour tous – mais nous n’avons pas tous le talent d’en faire une activité rentable économiquement. Le revenu universel « déplace la barrière de potentiel » dans le sens où il permet à un plus grand nombre d’autoentrepreneurs de produire un complément de revenu à partir de leurs talents, à la fois en diminuant la prise de risque et le volume d’affaire à générer pour que l’autoentreprise soit viable. Cette position qui voit le revenu universel non pas comme une nouvelle forme d’assistance mais comme un démultiplicateur est l’objet de nombreux débats voire de nombreuses critiques. Je reste cependant convaincu qu’il y a une véritable adéquation avec le concept de la distribution « multi-échelle » (ou de « power law ») des talents et des opportunités, évoqué dans la deuxième partie. Autrement dit, pour que le « gisement des services à la personne » représente un « bassin d’activité suffisamment vaste » pour offrir du travail à la majorité des citoyens, il faut un modèle économique qui permette de vivre dès que le service fonctionne sur une micro-communauté, ce qui est rendu possible par le revenu de base universel. Je conjecture que la structure cible des services à la personne dans une iconomie de pleine activité est une structure de petits mondes au sens de Duncan Watts (ce qui nous renvoie à des billets très anciens de ce blog).

En effet, il ne s’agit pas d’assurer « simplement » à chacun un revenu de base, mais véritablement une opportunité de « Universal Inclusive Contribution » – pour faire le parallèle avec le concept original de « Universal Basic Income » : permettre à chacun de contribuer à la collectivité, de trouver sa « place » par un travail qui contribue à la société, ce que permet le modèle fractal des services d’interaction. Autrement dit, le revenu universel doit être l’opposé de l’assignement à résidence dont parle Emmanuel Macron, sans être non plus un travail « bénévole forcé ». Lors de mon intervention du 12 Octobre, je me suis permis d’utiliser l’image du statut « d’intermittent du spectacle » pour tous J Le débat en France autour de ce statut fait que cet emprunt n’est probablement pas judicieux, mais il y pourtant dans ce statut de nombreux points positifs puisqu’il joue précisément, avec succès, un rôle incitatif en fournissant un complément de revenu. Ce statut permet d’avoir une population active employées dans les métiers du spectacle qui est nettement supérieure à ce que la loi du marché produirait (une autre forme de « déplacement de barrière de potentiel »). Il y a aujourd’hui environ un million d’auto-entrepreneurs, il faut créer les conditions pour une augmentation de presque un ordre de grandeur. Je n’ai pas de « boule de cristal », mais il me semble clair que la répartition des statuts entre employés, « freelance » (cf. la section suivante) et autoentrepreneurs va devenir beaucoup plus équilibrée en 2030 qu’elle ne l’est aujourd’hui.


Fin de l’emploi, vive le travail ! Un nouveau contrat social

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La diminution des emplois salariés a déjà commencé. J’emprunte le titre de cette dernière section au livre deBernard Stiegler.  L’exemple du « cuisinier à domicile » permet de comprendre ce concept un peu théorique de « talent multi-échelle ». Le cuisinier médiocre est condamné à ne faire souffrir que ses proches de son absence de talents, mais celui qui a un petit talent peut l’exercer dans son voisinage proche (par exemple son immeuble) comme un service de proximité – pour dépanner. L’échelle suivante, d’autoentrepreneur non rentable est de procurer ses services dans son quartier. Plus le domaine grandit, plus on se rapproche d’un véritable statut d’artisan-entrepreneur. Un talent reconnu à l’échelle d’une ville permet de créer une entreprise traditionnelle, et on passe ensuite dans le domaine du professionnel reconnu. Compte-tenu du niveau de vie des Français, il y a peu d’emplois de cuisinier à domicile – même si l’on introduit des plateformes d’intermédiation de type Uber – mais si l’on regarde les opportunités créées par les vies complexes des salariés, il y a beaucoup de travail. C’est l’enjeu du modèle « intermittent du service à la personne ».

S’il est possible de fournir un travail pour tous, il semble en revanche probable que le modèle économique que je viens d’esquisser s’accompagne d’une décroissance des emplois, ce qui est la thèse du livre de Stiegler.  Thierry Breton lors de son intervention pendant le même séminaire du 12 Octobre nous a parlé de la « Gig economy ». Le président d’ATOS constate qu’un nombre croissant des jeunes recrutés ne souhaitent plus un emploi salarié et préfère la liberté d’un mode « freelance ». Pendant la semaine à la Singularity University, j’ai entendu le même message : le « freelance » représente déjà 35% de la force de travail en 2015 et les spécialistes prévoient 50% en 2020. Cette transformation illustre la complexité et la richesse des entreprises qui combinent la force des « liens forts » – des noyaux de permanents unis par les valeurs de la marque – et des « liens faibles » – l’appel à la richesse encore plus grande des talents extérieurs à l’entreprise. J’utilise ici bien évidemment l’appellation de liens forts et faible en référence à la sociologie, un emprunt que j’ai fait de nombreuses fois.

Il ne faut pas se crisper sur cette dualité des statuts : elle correspond à des aspirations différentes pour ceux qui travaille et à un besoin des nouvelles formes d’entreprises. Dans le best-seller « Exponential Organizations », les auteurs décrivent l’organisation idéale, celle qui permet de s’adapter aux flux continu du changement exponentiel des technologies, avec des modes de travail qui reflètent une partie des idées exprimées ici. Nathaniel Calhoun a reconnu pendant cette semaine à la Singularity University que ce nouveau mode d’organisation crée une contrainte sur les employés:  «  Exponential Organizations worsens the fate of labor ». Les auteurs de « Exponential Organizations » proposent l’acronyme SCALE qui signifie : "Staff" à la demande, Communautés, Algorithmes, effet de Levier sur les ressources et Engagement. IDEAS reflète les principes fondateurs : Interfaces (pour attirer les contributions externes),  Dashboards (pour décider à partir des mesures), Expérimentation, Autonomie et Social (Enterprise 2.0). Ces nouveaux modes d’organisation sont des leviers d’adaptabilité et de flexibilité, mais je rejoins Luc Ferry lorsqu’il souligne le besoin de régulation à cause de la brutalité du capitalisme à l’œuvre dans la révolution digitale (depuis les conditions Uber/Amazon jusqu’aux politiques d’évasion fiscale des GAFAs).

Pour conclure, il convient de souligner que ce nouveau mode de vie, en dehors du statut « traditionnel » de salarié, peut être aspirationnel.  Le travail de cuisinier à domicile est un travail noble, qui demande un goût de l’interaction avec les personnes en permettant de nourrir sa passion pour l’art culinaire. En revanche, une telle transformation de la société et de la culture représente un défi formidable qu’il faut accompagner. La réalisation de soi à travers une position salariée dans une entreprise, même si elle est récente dans l’histoire de l’humanité, a suffisamment marqué les dernières générations pour que l’adoption d’un modèle différent soit une révolution. Il y a de multiples éléments favorables. Comme l’a souligné Joël de Rosnay, les jeunes portent un regard différent que celui de leurs aînés sur le travail. Ils sont volontiers des « slashers », à la recherche de la passion et des interactions dans leurs activités professionnelles. Ils sont plus à la recherche de projets qui se renouvellent fréquemment (ce qui nourrit la « gig economy ») et vivent plus confortablement que les générations précédentes l’intrication entre la vie personnelle et la vie professionnelle. Néanmoins, à l’échelle de la société, cette évolution doit être accompagnée par la formation et l’éducation. Je termine en vous renvoyant à Michel Volle que j’avais déjà cité dans mon billet précédent : cette nouvelle économie des microentreprises et des services à la personne nécessite une revalorisation des compétences gestuelles et relationnelles.

  • L’expert

yves-caseau-2016

Yves Caseau est le chef de l'Agence numérique du Groupe AXA . L'Agence numérique, en ligne avec la stratégie numérique d'AXA, développe des produits et services numériques pour les entités du Groupe, avec un accent sur les applications mobiles et les objets connectés, une innovation favorise centrée sur le client suivant les Lean Startup principes.

Lire aussi: Relire et revoir la semaine spéciale emploi dans le numérique

mercredi, 14 décembre 2016

Les Echos - Ces 7 mutations qui redessinent l'entreprise

JEAN-MARC VITTORI / Editorialiste Le 08/12 à 06:00
http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/02115...http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0211567234285-ces-7-mutations-qui-redessinent-lentreprise-2048838.php

C'est une tendance lourde du XXI e  siècle : pour prospérer l'entreprise doit travailler « avec » et non plus « sans » ou « contre ». Une évolution rendue possible par les technologies de l'information.

« Tous ensemble... » Ce slogan de la grève des cheminots en 1995 est devenu le mantra de l'économie d'aujourd'hui. Bien sûr, la guerre continue. Des start-up taillent des croupières à des firmes centenaires, des salariés perdent leur emploi, des fonctionnaires considèrent toujours le secteur privé comme un ennemi. Mais un signe ne trompe pas : le vocabulaire, avec la place croissante qu'y tient le mot « avec », non sous sa forme actuelle mais dans sa version latine « co ». Coentreprise, coproduction, covoiturage...
« Réunion, adjonction, simultanéité », indique le dictionnaire. Au-delà des modes de management et du rôle déjà ancien joué par ce préfixe dans la formation de mots essentiels (« commun » qui indique le partage de la chose publique et engendrera « communisme », « concurrence » qui veut dire « courir ensemble »), ce formidable essor traduit un bouleversement économique.

Au XXe siècle, l'entreprise rêvait d'autarcie. Produire tout seul puis imposer au client. Beaucoup de patrons voyaient « Rouge » comme un idéal. L'immense site de Ford basé à Dearborn, dans le Michigan, fut le plus grand centre industriel au monde de l'entre-deux-guerres. Le constructeur automobile possédait des mines de charbon dans le Kentucky pour produire son énergie, des plantations d'hévéas au Brésil pour les pneus, des navires et une compagnie ferroviaire pour transporter ses matériaux, des forêts pour fournir le bois nécessaire pour l'habitacle des voitures. A Rouge même, Henry Ford avait implanté autour de l'usine d'assemblage une aciérie, une centrale électrique, une fonderie, un hôpital et une caserne de pompiers qui s'occupaient de la lingerie quand ils n'éteignaient pas des incendies. Pour lui, cette intégration verticale était « une assurance contre la non-offre ». Il fallait se protéger des ruptures d'approvisionnement, des fournisseurs négligents, des pouvoirs publics fichus de décréter que l'industrie automobile n'était pas prioritaire en cas de pénurie d'électricité. Et selon sa célèbre formule, son client pouvait « avoir une voiture de la couleur de son choix pourvu que ce soit le noir ».

Au XXIe siècle, c'est l'inverse. Pour prospérer, l'entreprise doit travailler « avec » et non plus « sans » ou « contre ». Chez le concessionnaire automobile, le client s'assied à côté du commercial pour composer sa voiture. Des progrès invisibles mais bien réels de management et d'organisation permettent à un producteur de commander des pièces ou des tâches précises en limitant les risques de retard ou de mauvaise qualité. Des progrès plus visibles dans les technologies de l'information permettent aux entreprises de détecter des clients et des fournisseurs à l'autre bout du monde ou parfois juste à côté d'elles, mais jusque-là ignorés. Les grands groupes vont de plus en plus chercher à l'extérieur de leurs murs les innovations qu'ils ne parviennent plus à générer en interne. Pour passer du produit au service, du service à la solution, de la solution à l'expérience, le producteur doit à chaque fois élargir le champ de ses partenaires. Faire avec eux. La révolution va encore au-delà en chamboulant toutes les oppositions qui traversent les organisations : haut et bas, intérieur et extérieur, payant et gratuit, capital et travail. La preuve par sept « co ».

Cobot

Le robot devait remplacer l'homme, le chasser de l'Eden productif. Peur ancestrale, que l'on retrouve aussi bien chez la reine Elisabeth Ier(1533-1603) que dans les prédictions récentes de la disparition d'un emploi sur deux. Mais ce n'est qu'une partie de l'histoire. Dans les usines les plus modernes, il y a beaucoup de machines qui travaillent toutes seules... mais il y en a aussi de plus en plus qui travaillent avec les ouvriers. L'idée du « cobot » est née d'un programme de recherche lancé par le constructeur automobile GM en 1995. Le mot a été forgé l'année suivante par un étudiant de l'université de Northwestern et défini par trois professeurs du département d'ingénierie mécanique de la même université comme « un appareil robotique qui manipule des objets en collaboration avec un opérateur humain ». Dans l'usine, le cobot donne à la fois plus de force et plus de précision à l'ouvrier. Il lui permet aussi de travailler en milieu hostile (chaleur élevée, liquide corrosif...). Et il n'est pas dangereux pour lui, contrairement à d'autres machines. Le binôme que forme l'opérateur avec le cobot donne le meilleur des deux mondes. « Avec » et non plus « ou ». Jusqu'au jour où, peut-être, les machines apprenantes parviendront à tout concilier toutes seules.

Coopétition

Au contact du client, les entreprises sont en compétition. Mais en amont, elles peuvent travailler ensemble - non pas pour fixer les prix, mais pour développer un nouveau procédé, bâtir une plate-forme, établir une norme, concevoir un logiciel libre. Quitte à se livrer ensuite une bataille féroce à armes égales. C'est la « coopétition ». Le terme a été repéré pour la première fois dans un livre en 1913. Le principe relève de la théorie des jeux, développée après-guerre. Son application a été l'une des clefs du succès de l'électronique japonaise dans les années 1980, sous la houlette du mythique Miti (ministère du Commerce et de l'Industrie). En 1996, deux professeurs de management, Adam Brandenburger, de la Harvard Business School, et Barry Nalebuff, de l'université de Yale, ont publié un livre devenu best-seller, « Coopétition : un état d'esprit révolutionnaire, qui combine compétition et coopération ». La pratique s'est largement diffusée. Dans l'automobile, le français PSA a partagé avec Toyota les coûts de développement de nombreux composants de développement de sa Peugeot 107, sa Citroën C1 et la Toyota Aygo. Dans la finance, Amundi, leader européen de la gestion d'actifs, est né du rapprochement des filiales spécialisées du Crédit Agricole et de la Société Générale, etc.

Coconstruction

Nous ne sommes pas ici dans le bâtiment, mais plutôt dans l'action publique ou sociale. Une action longtemps menée d'en haut, dans une approche « top down », mais de plus en plus souvent construite avec ceux qu'elle vise, en « bottom up ». Le « Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation » en résume l'esprit : « Ceux qui figurent d'ordinaire parmi les destinataires d'actions engagées par des autorités compétentes se trouvent réinvestis de la capacité d'intervenir sur la définition de ces actions au même titre que ces autorités. » C'est la reconnaissance d'une évidence. L'éducation ne peut pas se limiter à l'action d'un professeur sur un élève. Elle dépend de la relation qui s'établit entre l'enseigné (et ses parents) et l'enseignant. Il en va de même dans la relation entre un psychologue et son patient, entre un chômeur et son interlocuteur chez Pôle emploi. C'est aussi la reconnaissance d'un monde qui change, où une municipalité ne peut par exemple plus imposer un projet de rénovation urbaine aux habitants. Elle doit de plus en plus les associer à la définition des outils, voire des objectifs. La frontière entre producteurs et consommateurs ou utilisateurs s'estompe.

Co-working

Pas question de travailler seul... même quand on travaille tout seul. L'indépendant d'autrefois, commerçant ou artisan, était inséré dans un réseau de relations et des clients passaient à son échoppe. L'indépendant d'aujourd'hui peut passer des journées sans croiser âme qui vive après avoir pris ses commandes via son smartphone. Humainement insupportable et professionnellement nuisible. Voilà pourquoi ont commencé à émerger, il y a une décennie, des espaces de co-working (le terme « cotravail », publié au « Journal officiel » en août dernier, n'a pas vraiment percé). Dans la lignée des ateliers d'artistes du XIXe siècle, on y partage un lieu, des ressources, pour quelques heures, quelques journées ou des années. On y apporte ses idées, ses réseaux, ses projets. Tout se passe ici (en principe du moins) d'égal à égal. Pas de hiérarchie, pas d'horaires, juste des règles élémentaires de savoir-vivre et un esprit en phase avec la fameuse organisation en mode projet. Les professionnels de l'immobilier s'y mettent et surveillent de près de nouveaux concurrents. Comme l'américain Wework, fondé en 2010, qui a levé 400 millions de dollars l'été dernier et propose à ses 30.000 membres non seulement des locaux mais aussi une assurance santé, des ateliers de réflexion et une université d'été.

Collaborative (économie)

Travailler ou labourer ensemble : c'est l'étymologie du mot « collaboration » et le coeur de la révolution en cours. Loin, très loin de l'attitude des Français souhaitée par l'occupant allemand pendant la Seconde Guerre mondiale ou de la qualification méprisante de « collaborateur » accolée par un président à son Premier ministre François Fillon ! Dans son sens le plus large, l'économie collaborative (« sharing economy » en anglais, économie du partage) est une construction permanente où chacun apporte sa pierre, petite ou grande, payante ou gratuite. Covoiture, co-working, crowdfunding... il n'y a plus d'individus passifs. Les technologies de l'information jouent un rôle essentiel, car elles permettent d'organiser la rencontre entre offre et demande à un niveau infiniment plus fin que les organisations classiques. En employant les ressources des mégadonnées, de puissantes plates-formes émergent et tentent de prélever les marges des entreprises en les transformant en sous-traitants. Ici se cache le paradoxe de l'économie collaborative : c'est une alternative au marché (et beaucoup de militants de l'économie du partage font de cette alternative leur étendard), mais aussi « l'extension du domaine du marché » dans des interstices où il ne parvenait pas autrefois à pénétrer.

Codétermination (ou cogestion)

L'information circule de plus en plus dans l'entreprise, avec des hiérarchies raccourcies et des courts-circuits multipliés sous la forme de réseaux sociaux. Cette fluidité est précieuse, à la fois pour rendre l'entreprise plus agile et impliquer davantage les salariés. Cela ne suffit pas. Pour aller plus loin, faut-il partager non seulement l'information mais aussi le pouvoir ? Les entreprises allemandes ont organisé ce partage de manière formelle avec la codétermination, mise en place depuis un siècle. « Le but est de remettre les salariés au coeur des processus de décision dans l'entreprise », expliquent le chef d'entreprise Jean-Louis Beffa et l'avocat Christophe Clerc. La loi de 2013 sur la sécurisation de l'emploi impose aux entreprises employant plus de 5.000 salariés en France (ou plus de 10.000 dans le monde) d'avoir un ou deux administrateurs salariés dans le conseil d'administration, avec droit de vote. Au Royaume-Uni, la Première ministre Theresa May avait proposé une mesure similaire à son arrivée au 10 Downing Street. Même si elle l'a ensuite retirée, la question du partage du pouvoir est un enjeu essentiel de l'avenir des entreprises.

Coopérative

Le mot fleure bon les utopies du XIXe siècle ou de la franc-maçonnerie. Et pourtant... Le mot, d'abord, décrit bien ce qui se joue aujourd'hui. Coopérer, c'est oeuvrer ensemble (sans la notion de peine, présente dans le mot « collaboration »). Le concept, ensuite, implique un partage plus grand que la cogestion : il porte non plus seulement sur l'information et le pouvoir, mais aussi sur le capital. Les anciennes coopératives ont souvent débouché sur des gouvernances touffues, voire inefficaces. Mais pour vraiment travailler « tous ensemble », leur idée de partage radical a un bel avenir.

Jean-Marc Vittori, Les Echos

LES POINTS À RETENIR

  • Au XXe siècle, l'entreprise rêvait d'autarcie. C'est l'inverse au XXIesiècle : ouverte sur l'extérieur, elle multiplie les partenaires.
  • Côté production, le robot a connu une évolution inattendue avec le cobot, qui collabore avec l'homme.
  • Désormais l'entraide précède la compétition, toujours de mise vis-à-vis du client, c'est la coopétition.
  • Du producteur au consommateur ou utilisateur, les frontières s'estompent avec la coconstruction.
  • Pour ne plus travailler seul... même quand on travaille seul, rien de tel que le co-working.
  • Offre et demande se rencontrent sur de puissantes plates-formes : l'économie collaborative est née.
  • Rendre l'organisation plus agile avec la cogestion : la question du partage du pouvoir se pose à l'entreprise. Voire du partage du capital pour faire du neuf avec le concept ancien de coopérative.

@jmvittori

En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0211567234285-ces-7-mutations-qui-redessinent-lentreprise-2048838.php#Zg3KoKV3yH3aWlhe.99

mardi, 04 décembre 2012

Le pays de la potion magique …

Une synthèse du “mal français”, et à défaut de recette miracle, une invocation au “sursaut des élites” ?
    Quand le médicament rend le patient plus malade, il faut en prendre un autre ou changer de docteur",
a plaidé dimanche le travailliste Ed Balls, ministre des Finances du cabinet fantôme d'opposition…

POINTS DE VUE paru dans Les Echos :

catégories : IDÉES POINTS DE VUE

Florange au pays de la potion magique

de Michel Drouet

Les Echos du 04/1 http://www.lesechos.fr/opinions/points_vue/0202425000561-...

L'idée de nationalisation du site de Florange a heureusement fait long feu. Son succès dans l'opinion et dans la classe politique, quasi unanime, a montré une fois de plus le goût des Français pour les solutions miraculeuses.

    Alfred Sauvy en son temps se gaussait du concept de « miracle allemand » pour nommer le redressement de l'Allemagne après 1945, qui, dans l'esprit des français, ne pouvait pas procéder de l'intelligence et du travail des allemands, mais plutôt d'une intervention quasi divine.

Depuis des décennies, longue est la liste des potions magiques administrées au pays pour résoudre le problème de la croissance et du chômage :

  • nationalisations,
  • retraite à 60 ans,
  • 35 heures,
  • emplois subventionnés,
  • recrutement excessif d'agents publics,
  • endettement sans fin de la puissance publique…

Toutes ces médications ont débouché sur le fiasco actuel de

  1. la crise de la dette,
  2. de la dépression,
  3. du chômage de masse
  4. et de l'extension de la pauvreté, phénomènes qui touchent avant tout les plus vulnérables.

Plutôt que d'essayer de faire des miracles, pourquoi ne pas s'être efforcés de mener des politiques structurantes et construites pour soutenir la croissance et l'emploi ?

Pourquoi, en plus de trente ans de chômage de masse, les gouvernements successifs de gauche comme de droite ont-ils été incapables de mettre en place un service de l'emploi efficace pour former et assister les chômeurs dans leur recherche d'une activité, à l'image de ce qui se pratique dans les pays du nord de l'Europe ?

  • Quelle hypocrisie nous conduit à supporter depuis des années un marché du travail où les uns sont surprotégés et les autres hyperprécarisés ?
  • Pourquoi la recherche publique et les grands organismes ne travaillent-ils pas plus avec les entreprises petites ou grandes pour développer leur capacité de croissance et de création d'emplois ?
  • Pourquoi l'Education nationale ne prend-elle pas les moyens de lutter contre l'échec scolaire et de dispenser des formations adaptées aux besoins des gens et du pays ?
  • Pourquoi le secteur public consomme-t-il 56 % du PIB contre 46 % en Allemagne, sans service supérieur rendu aux citoyens et aux entreprises ? 
  • Pourquoi le climat et l'environnement ne sont-ils pas plus favorables en France pour ceux qui innovent dans le privé et le public, développent des projets dans les deux secteurs et créent des entreprises ?

En vertu du principe de subsidiarité, ces sujets sont à aborder avec détermination par un Etat stratège dans le cadre de larges concertations, les problèmes de fermeture de sites devant relever de la compétence d'institutions efficaces et décentralisées.

Depuis des années, le pays hésite à traiter ces problèmes de fond. Seules des réponses élaborées collectivement avec méthode et mises en oeuvre avec constance dans la durée permettront

  • de stimuler la croissance,
  • de lutter contre le chômage
  • et d'éviter la destruction d'emplois, en particulier dans l'industrie.

Dans le cas de Florange, à cette approche organisée, le pays et ses gouvernants ont préféré agiter l'idée de la nationalisation et la recherche précipitée de partenaires industriels pour finalement renoncer sous l'oeil goguenard de la planète.

Avec cette histoire malheureuse qui ne manquera pas de nourrir la propagande des partis extrémistes, la France a fait un accès de fièvre de plus, mais les problèmes demeurent. Il serait temps de les affronter avec de vraies solutions.

Michel Drouet

Michel Drouet est ancien administrateur de l'Insee

vendredi, 30 novembre 2012

Créons un Erasmus de l’emploi !

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29 novembre 2012 LES ECHOS PARIS

SUR LE WEB

"Prêts à l'emploi" : une manifestation du Battlefront Campaign devant une agence pour l'emploi, visant à attirer l'attention sur le chômage des jeunes au Royaume-Uni. Londres, octobre 2011.

"Prêts à l'emploi" : une manifestation du Battlefront Campaign devant une agence pour l'emploi, visant à attirer l'attention sur le chômage des jeunes au Royaume-Uni. Londres, octobre 2011.

AFP

La crise laisse sur le bord de la route 14 millions de jeunes Européens sans emploi ni formation, mais personne ne parle d’eux dans les discussions sur le budget de l’UE. Et si on consacrait un peu d’argent pour les intégrer dans le monde du travail à travers l’Union ?, propose un consultant français.

Edouard Tétreau

Grâce à la crise des “subprimes”, vous connaissez les Ninja d'Amérique (“no income, no jobs, no assets”). Connaissez-vous les NEET d'Europe ? (Not in Education, Employment or Training)

Les NEET ont entre 15 et 29 ans, et ne sont nulle part : pas d'emploi, pas d'études, pas de formation professionnelle. Il ne faut pas chercher loin pour croiser un NEET dans sa famille, ses amis ou son quartier : ils sont 14 millions en Europe. Un jeune sur six.

Or le NEET commence à coûter cher : 153 milliards d'euros annuels de manque à gagner économique, d'après une étude de l'agence européenne Eurofound. C'est plus que le budget annuel de l'Union européenne (142 milliards d'euros).

Erasmus, seule vraie réussite

A ce propos, les NEET européens ont-ils suivi, ces derniers jours, la farce des discussions inabouties autour de ce budget pour les sept prochaines années ? Savent-ils que l'Europe de Bruxelles, contrairement à ce que l'on pouvait croire en ces temps de crise et d'austérité, est immensément riche? Tellement riche qu'elle envisage de distribuer pas moins de 1 000 milliards d'euros, à tout vent, ces 7 prochaines années ?

  • 420 milliards pour l'agriculture.
  • 300 milliards pour la “cohésion pour la croissance et l'emploi – en fait, les transferts des régions dites riches vers les régions dites pauvres,
    et tant pis
    • (a) si 15 départements français ont un PIB par habitant inférieur à celui de la Grèce ;
    • (b) si les 350 milliards déversés ces 6 dernières années ont eu des effets contestables sur la cohésion (cf. la Grèce), la croissance (- 0,3 % attendu en 2012) et l'emploi (25 millions de chômeurs dans l'Union).
  • 58 milliards pour “l'Europe, acteur global, pourtant globalement très absente, faute de l'existence d'une Europe de la défense, dans la résolution de tous les conflits et dossiers récents (Libye, Syrie, Israël-Palestine, Iran). N'oublions pas les 56 milliards de frais administratifs de l'Union.

Une autre politique budgétaire est possible. Elle consisterait à cesser de subventionner les erreurs et le passé de l'Union, pour enfin s'intéresser à son avenir, à savoir ses jeunes, et prioritairement les NEET.

Il n'a échappé à personne que, tout à leur défense d'intérêts nationaux ou bureaucratiques, les dirigeants de l'Union envisagent la suppression pure et simple d'Erasmus, la seule vraie réussite concrète, tangible et paneuropéenne de l'Union européenne ces dernières années. Erasmus, depuis sa création en 1987, a permis à 3 millions d'étudiants européens de partir étudier dans un des pays de l'Union, avec une subvention très modeste de leurs études (250 euros par mois).

Cela a contribué à créer un esprit et une réalité européens, à rebours de ce qui nous est proposé aujourd'hui, à savoir le repli sur soi derrière ses frontières nationales, l'absence de projets pour les nouvelles générations, la gestion court-termiste des urgences financières.

Depuis sa création, Erasmus a coûté 4,1 milliards d'euros : c'est moins que les erreurs de paiement dans l'exécution du budget de l'Union européenne en 2011 (4,9 milliards d'euros).

Un investissement dans l’avenir

Le moment n'est-il pas venu non pas d'enterrer Erasmus, mais de l'amplifier en proposant un Erasmus pour l'emploi ? Ce programme subventionnerait chaque année, pourquoi pas à hauteur des charges sociales, 1 million de CDD à un an dans le secteur privé – de vrais emplois dans l'économie marchande. Il donnerait chaque année la chance à 1 million de jeunes Européens d'abord de travailler, ensuite de travailler dans un pays de l'Union.

Cela signifie voyager, apprendre à travailler dans une autre culture, une autre langue. Oublier les nationalismes étriqués et les protectionnismes mortels pour vivre l'Europe des entreprises – plutôt que celle des bureaucraties.

En prenant l'hypothèse d'un salaire moyen à 20 000 euros annuels et des charges sociales à 40 %, nous parlons d'une subvention à 8 milliards d'euros annuels. Est-ce trop demander que de consacrer 6 % du budget de l'Union européenne pour un tel investissement ?

On donnera ici raison aux partisans de la rigueur et du contrôle budgétaire de l'Union : ce budget à 1 000 milliards est une insulte faite aux Etats, aux ménages et aux entreprises qui font des efforts drastiques pour réduire leurs déficits ou leurs dépenses. Mais, s'il est un investissement que nous devons préserver et amplifier, c'est bien celui de notre avenir.

Faire un Erasmus pour l'emploi permettrait de redonner un espoir aux jeunes, de créer une dynamique de croissance pour tous en Europe et de renforcer l'esprit européen. Par ailleurs, ce programme améliorerait la compétitivité des entreprises européennes en allégeant les charges de leurs nouvelles recrues. Enfin, il redonnerait une légitimité à des institutions européennes aujourd'hui très éloignées de la réalité des entreprises et des peuples.

Edouard Tétreau

Edouard Tétreau est professeur à HEC et associé gérant de Mediafin www.etatsunisdeurope.com

01:27 Publié dans Écologie, Travail, Retraites, Chômage | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer | |

lundi, 02 mai 2011

Rémunérations indécentes des patrons

Région LR 02-05-2011

Objectif-LR : « On a tué la valeur du travail »

Son livre sort aujourd’hui, mais il a déjà fait beaucoup parlé de lui.

Dans « Le patron, le footballeur et le smicard », Philippe Villemus, professeur d’économie à Montpellier, s’attaque aux rémunérations des patrons.

Objectif Languedoc-Roussillon : Le bandeau de votre livre parle de « rémunérations indécentes », n’est-ce pas exagéré ?
Philippe Villemus : Notre système marche sur la tête ! Durant les Trente glorieuses, on a vu les rémunérations augmenter dans toutes les catégories de la population. Aujourd’hui, ce qui est scandaleux, c’est qu’une petite partie de la pyramide, les mannequins, les footballeurs, les patrons touchent des rémunérations incroyablement élevées alors que 30 % de la population vit avec le Smic ou moins. On note une explosion des travailleurs pauvres qui m’amène à dire qu’on a tué la valeur du travail.

Objectif Languedoc-Roussillon : Quelles mesures préconisez-vous ?
Philippe Villemus : Il faudrait revenir à des rémunérations optimales, qui permettent de vivre. Dans certains cas, il faudrait augmenter le Smic, aux alentours de 1 400 à 1 500€. Il faudrait aussi passer les temps partiels imposés en temps complets, c’est essentiel. Faire sortir ces gens de la pauvreté, c’est moins de RSA, d’allocations, et donc moins d’impôts plus tard. La pression fiscale des riches serait moins forte…

Objectif Languedoc-Roussillon : Les grands patrons sont-ils trop payés ?
Philippe Villemus : Oui et je le prouve dans mon enquête très circonstanciée. Leur revenu est totalement irrationnel d’autant qu’ils ont le droit à des parachutes dorés, des retraites chapeaux, des dividendes et autres stocks options injustifiées et injustifiables. Et surtout, ils sont souvent héliportés à leur poste ; ils n’ont pas construit leur empire.

Propos recueillis par Gwenaëlle Guerlavais

« Le patron, le footballeur et le smicard. Des rémunérations indécentes ».
éditions-dialogues.fr. Sortie le 2 mai 2011


Légende : Philippe Villemus
Crédit photo: Edouard Hannoteaux

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France 2 - Jean-Luc Mélenchon à Christophe de Margerie PDG de Total

Bon point à Jean-Luc Mélenchon pour sa sortie sur les patrons qui se goinfrent de revenus indécents.

Mauvais point sur la construction de raffinerie en Arabie Saoudite, où l’histoire d’être hors quota carbone ne tient pas.

Match nul sur la géothermie. Dommage. L’extrait de l’émission après les illustrations du débat.


Jean-Luc Mélenchon sur France 2 dans l'émission... par lepartidegauche